L’hôtel Peninsular est un « une étoile » dans ce qui reste du Barrio Latino. On y trouve ce qu’un palace ne peut vous offrir : l’absence de télévision, un patio splendide et décati, des chambres sans fioritures au sol de tomettes. C’est un point de départ comme un autre.

Tourner à droite en sortant. Passer la première place, celle de la Cinémathèque catalane, des concerts de rap et des prostituées. Chercher le visage de Charo la compagne de Pepe Carvalho dans les livres de Manuel Vasquez Montalban. A la seconde place, tourner à gauche`dans la Carrer de l’Om et se diriger vers la mer. Le parcours urbain est peu propice à la course. Au bout de la rue, tourner à droite et rejoindre l’avenue Drassanes qui mène à la Plaça de Colom. Le découvreur des autochtones américains est debout sur son obélisque, le bras tendu vers Gibraltar. Se rappeler que pendant son second voyage, il initia leur mise en esclavage, les tortures et massacres, mais qu’il ne se doutait sans doute pas que les épidémies en tueraient encore bien plus. Là prendre le passeig de Josep Carrer. Contourner la plaça de la Carbonera et continuer sur le trottoir de droite du passeig de Josep Carrer. Les malheureux se trompant de trottoir se retrouveront rapidement du mauvais côté de diverses autoroutes infranchissables. L’idée est de longer la colline de Montjuïc sans route entre vous et elle. A un moment, commence l’un des plus beaux parcours de course urbaine que je connaisse.
» Lire la suite «
En cette période de jeux olympiques, ne vous y trompez pas, on peut courir à pied très lentement, et c’est tout de même de la course. La course est une activité mentale autant que physique, philosophique même. Haruki Murakami lui a consacré un livre traduit en anglais sous le titre What I talk about when I talk about running. L’essentiel, c’est que le coureur à pied pense. Si, si, il pense. Quand il est bien fatigué, il peut même ressasser une pensée sans arrêt. Il peut penser au nombre de secondes mises à parcourir le dernier kilomètre. La comparaison avec le kilomètre précédent peut l’occuper jusqu’au suivant. Le plus intéressant, c’est que le coureur à pied (la coureuse aussi je suppose) parcourt de nombreuses fois les mêmes itinéraires. Avant toute autre chose il pense chacun de ces itinéraires. Il y a un ou plusieurs près de chez lui bien sûr, mais aussi autour de chaque maison d’amis, chaque lieu de vacances, dans chaque ville visitée régulièrement. Lauri Grohn, un collègue bruxellois autant que finlandais avait équipé son vélo de dispositifs de mesure de ses paramètres biologiques. Il enregistrait ces paramètres chaque matin pendant son trajet vers le bureau, et se servait de leurs valeurs pour piloter un algorithme de composition musicale. Mais on peut aussi prendre l’itinéraire comme objet direct de l’écriture. C’est ce que feront les billets de cette série.
De Roussillon à Lioux en passant par l’ombre de la falaise
25° le matin, et on sent la chaleur monter. Les hordes touristiques ne sont pas encore là dit le barbare qui se croit différent. Descendre la route le long du parking en épi. Négocier le rond-point, ses automobilistes hésitants et son agente d’information. Continuer tout droit sur la petite route et son panneau Clavaillan 4 km. Une fois ce panneau franchi, on peut oublier Clavaillan qui de toute façon n’est pas à 4 km. Longer villas et arbres, petite montée puis grande descente, celle qui dans l’autre sens est une féroce montée. Glisser légèrement, sinon muscles durcissent et on le payera. Passer devant grand domaine viticole et son portail au milieu de rien. Méandres dans champs. Petit pont sur petite rivière, remonter vers la route D2. C’est là qu’on sent si on a été léger en descendant. Tourner à droite, direction Saint-Saturnin-lès-Apt. Soleil matinal parfaitement aligné avec la route, plus d’ombre, route désespérément plate. Serrer les fesses voitures. Artisans pressés, touristes zigzaguants se disputant en regardant la carte, pots d’échappement troués agressifs doublant pétaradants cyclistes néerlandais, peut-être un vieil agriculteur dans sa 4L commerciale. 1km5 à faire. Ombre bosquet deux fois 50m. Enfin croisement. Tourner à gauche route de Carpentras. On se sent ailleurs. Ailleurs de quoi au fait ? Mas secondaires et vignes. Faux plat ascendant, si pas encore fatigué, brève illusion endorphinique d’être en forme. Passer pont, odeurs plantes non-identifiées réveillées par le soleil. Orée de la combe de Lioux, tourner à droite. Trajet vallonné pas difficile. Sentir un peu fatigue. S’approcher du village neuf. Tourner vers le château et sa maison de maître équitablement bousillés par remises à neuf. Lavoir, fontaine, refaire le plein bouteille, la source du vieux village ne coule pas l’été. Traverser village, ralentisseurs mais on est déjà bien ralenti. Retour à la route. En face potager, citerne, panneau Lioux 1 km. L’ombre de la falaise est encore loin, alors qu’elle maintient l’hiver la pente en gelée blanche parfois toute la journée. Odeur chênes verts grillés soleil et cette plante poivrée dont j’oublie toujours le nom. Soleil en face, douce brûlure. Ca monte fort, raser bitume. Lacets et ombre bienfaisante. Longue ligne droite parallèle à la falaise. Tournant à gauche, s’éloigne un peu, de nouveau soleil, re-tourne et la vue soudain sur toute la falaise avec à droite sa dalle calcaire détachée et à gauche deviner celle en train de se former. Lacets village. Boire bouteille à l’église, fontaine asséchée. Redescendre, frimer en croisant vélos. A la route, monter en face cette fois. Chaleur rayonnant par bouffées des dalles calcaires, mais bientôt la douche, l’eau fraîche du bassin.
Au fait à quoi ai-je pensé ? A rien, strictement rien d’autre que mémoriser l’itinéraire. Une course parfaite.