Le chant des choses – Laure Morali

Vendredi 4 janvier 2013 § 1 commentaire

Pour ce début 2013, les vases communiquent par-delà l’Atlantique. Je suis profondément reconnaissant à Laure Morali dont le texte illumine l’atelier et le peuple de tout un monde. Nous avions décidé de tenir chacun un journal des derniers jours de l’année centré sur la neige, les bruits de l’hiver. Laure a proposé ce beau titre du « Chant des choses ». Ma propre production est chez elle, dans Les portes. Comme chaque mois, grâce au généreux travail de Brigitte Célérier, vous avez accès à la liste des vases communicants.


Le chant des choses

                                       Me zo ganet e kreiz ar mor
                                       Je suis né au milieu de la mer
                                       Yann-Ber Kalloc'h

24 décembre
Autoroute 110 (Québec
)

Lune des champs enneigés
craquelures de pas
son reflet
 
Un troupeau d’outardes
ne devraient-elles pas
être parties dans le Sud ?
 
Les oies aboient
aux portes des fermes
les migrateurs se sédentarisent
 
La vieille montagne
affaissée dans la plaine
— Yamaska, Ange-Gardien, Farnham —
son marmonnement rose
au coucher du soleil l’enfonce
vers la nuit des chevreuils
 
« Des oies à la queue-leu-leu dans le ciel ! » 
remarque mon fils, frisson
de mon frisson 
deux voiliers d’outardes se séparent 
en points de suspension
faisant vriller le silence
dans les prémisses du crépuscule

On veut un Noël blanc
pour mieux se souvenir que Jésus était noir
comme le sont les Vierges
des Trois Amériques 
celle de Copacabana
ou de Guadalupe 

Un chant rauque
et chaud
de terre noire
ruisselle sous la neige

Waterloo, Valcourt, Lac-Brome

Magog - 30 km sous la lune
 
« Bleu, c'est une couleur froide 
parce que c'est une couleur eau 
et glace aussi » dit mon fils 
en jouant avec mes cheveux
la main faufilée sous mon appui-tête
 
Mont Orford cendré,
le mont Owl's Head
l'appelle "mon silence"
 
Coaticook, la nuit tombe
Merry, Jouvence

nuit de Noël 

Le son des arbres
le son
le son des arbres


Le 25
Mont Orford
 
Rivière aux Cerises
ruissellement noir
sur les rochers glacés
 
« Maman, tu savais ?
le sève d'un arbre, 
c'est le sang 
d'un arbre »
 
Flocon
mot dentelle
laissant descendre le souffle 
de l'univers jusqu'au sol
 
Floup-floup
deux coups d’ailes
la mésange
 
Craquement d'écorce
 
cliquetis de feuilles
givrées aux arbres
 
Ni d'Ève
cerf de Virginie
dans la chair lactée du lac
chuchotis de ses yeux jaunes
accélération de sabots pulsant
au cœur de la forêt des Cerises
ni d'Adam

Soleil silence
un vide dans mon cri
 
Cinq coups de carabine
	 

Le 26
 
Voyage
est un mot 
qui convient à la neige
 
Rivière au Saumon
Racine, Melbourne
 
Asbestos
des baisers d'astres
Chemin Mooney
de lune et d’argent

L'Avenir, et 
ceux qui y vivent
 
« L'heure change à chaque seconde »
même petite voix sur le siège arrière
 
Wickham, Acton Vale, Granby
 
Motel Alouette
police en gyrophares

Drummondville 
quadrillage de 
bungalows 
sons de tambours
d'une colère enfouie sous la ville
 
Sainte-Perpétue, Rang du Moulin Rouge
Trois-Rivières, Sainte 
Eulalie
 
Une outarde égarée 
remonte la 55 nord 
avec nous
 
Rivière blanche
Précieux-Sang
 
Feu rouge posé 
sur le ciel bleu

Grand-mère, Shawinigan, le ciel se voile

Rivière Saint-Maurice ondulant
camaïeu de gris aux glaces
chuintantes engouffrées
dans les forêts chaudes 

Route en lacets
flocons à la dérive
souvenirs des papillons monarques
allant et venant
l'été, jaunes,
entre les voitures
portés par leurs ailes 
immenses depuis le Mexique
 
La Tuque, Chambord, Roberval
 

Le 27
Mashteuiatsh

Le ciel lavande touche au lac enneigé
voix de l'air onctueux
 
Nous
de neige nids
d'humains
en chalets de vitres
 
Blanc secret 
de nos corps reflétés
la nuit qui craque à l'os
la lune apparaîtra
 
Une chaise de maître-nageur 
pour les fantômes
 
Un vide infini
nous soulève
pas sur le vent
marche dans la neige
échappée du temps

Épaisseur 
du silence
lac de neige
densité de toutes 
les pensées qui nous entourent,
en prenant appui sur le souffle du lac,
elle reposent en suspens à quelques 
mètres au-dessus du sol

L’hiver, sortie du corps

incursions sauvages au devant de nos vies
jusqu'aux lisières mauves
où crépitent les pensées
de tout un peuple
d'esprits familiers
 
La blancheur révèle
ces présences aphones
qui nous prennent par la main
pour que nous nous anticipions
en empruntant le véhicule 
de leur enveloppe ouatée

La nuit
je marche 
nus pieds 
dans la neige 
 

Le 28 

Force des lacs
l'horizon nuageux se resserre
autour de nos vies liquides
 
Le silence de la neige
est la voix de l'invisible

Coquille de nacre 
où se reflètent nos rêves
un pas avant la réalité

Full Moon
grossissement
des flocons 
 
La lumière de la lune
tourne en spirale
vers l'intérieur du lac
aspirant nos pensées
nos soupirs, nos souffles
nos lamentations
nos enchantements, nos râles
nos abandons, nos sursauts
nos pulsations, nos appels
nos chuchotements  
nos silences
 
Le chant de la lune absorbe 
le moindre de nos sons
pour nous rendre la voix 
limpide comme glace
là où le désir nous presse 
de recommencer
à accumuler dans nos granges 
sa musique

Un feu dans la neige

Ta grand-mère tourne autour de nous
ma grand-mère tourne autour de nous
notre grand-mère tourne autour de nous

 
Le 29

Lac des cratères 
pulsations d'oiseaux fragiles
 
Temps sans saccade
 
Ouvrir une piste vers l'horizon m'effraie
le jour où le soleil sculpte
des lampes de neige dure


Le 31

Marcher sur un lac 
ou sur la lune

un son glaz
me remonte à la gorge 

Me zo ganet 
e kreiz ar mor

Je suis né 
au milieu de la mer

Laure Morali, 4 janvier 2013 à minuit au Québec

§ une réponse à Le chant des choses – Laure Morali

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