En cours

jeudi 7 septembre 2017 § Commentaires fermés sur En cours § permalink

Je poursuis sur ce blog l’écriture d’un texte poétique sur l’anatomie des sens, de poèmes phonétiques destinés à la performance, de poésies numériques et transmédias, d’une série de textes sur les néotopies et de quatrains inspirés de la poésie chinoise Tang et rédigés au fil du quotidien. Voir les catégories du menu de gauche pour les travaux plus anciens.

Les désidérants

dimanche 28 avril 2019 § Commentaires fermés sur Les désidérants § permalink

vengono pensieri di futuro, l’anziano dice che è la libertà
viennent des pensées de futurs, l’ancien dit que c’est la liberté
Erri di Luca, Aller simple, NRF Gallimard bilingue, trad. Danièle Valin

La sidération est l’arme des pouvoirs faibles et brutaux. Il y a plusieurs variétés de sidération. 15 ans auparavant un président avait théorisé la méthode d’une sidération par jour. Et je te sidère les chercheurs un jour, les roms le lendemain, les grenoblois le surlendemain. La méthode était un peu voyante, et le président suivant, son successeur et leur cohorte de ministres et conseillers avaient choisi la sidération opportuniste, saisissant les événements propices, chaque attentat, fait divers, prétendue submersion par des vagues de migrants ou catastrophe naturelle créant avec l’aide des chaînes d’information continue et des intermédiaires numériques un moment d’ataxie (incohérence de l’esprit, désordre des mouvements de l’âme1) propice à faire passer deux ou trois lois ou circulaires préparées de longue date. Comme tout ça ne passait tout de même pas inaperçu, il avait fallu matraquer solidement les récalcitrants, puis les mutiler franchement. Pendant ce temps, les vraies catastrophes, sociales, écologiques ou personnelles étaient remisées au magasin des temps futurs, vous ne voyez pas qu’il y a urgence de les ignorer. Bien sûr, il y en avait qui avaient commencé à s’agglutiner et s’émulsionner ferme, mais tout de même la sidération ne cessait de redonner un peu de vigueur aux pouvoirs naufragés, semblant défaire en vingt-quatre heures ce que les néotopies avaient patiemment édifié des mois ou des années durant.

C’est dire qu’il y avait besoin d’un antidote. Une dont les écrits résonnaient bellement avec les frémissements du temps avait suggéré que la considération pourrait jouer ce rôle, et bien sûr il en fallait. C’est cependant autour d’un autre dérivé du mot que s’est construite la réponse. En italien, desiderare, c’est désirer, façon je te désire grave mais aussi, comme en latin, aspirer à, regretter l’absence de. On reviendra au désir plus tard. Les désidérants n’ont pas choisi la facilité. Pour leur première action à grande échelle, ils ont entrepris de désidérer les masses stupéfiées par l’incendie d’un monument qui combinait d’être le siège d’une version particulièrement réactionnaire du catholicisme, d’avoir souvent servi à des chefs d’état à asseoir leur pouvoir à l’ombre du Dieu localement dominant, d’être pour tout un chacun, habitant ou touriste, un repère fondamental d’un paysage urbain sans pareil, et d’avoir donné lieu à des affrontements doctrinaux sur la restauration du patrimoine, ce dernier point n’ayant joué qu’un rôle mineur dans la sidération. Quelques minutes après que l’information est relayée sur internet, des milliers de personnes commencent à envahir les points de vue sur l’incendie, ils furent sans doute des dizaines de milliers dans la soirée et des millions à regarder des images de l’incendie en boucle. Trois attitudes dominaient chez les spectateurs directs, ou plutôt proches, car ils passaient une bonne partie du temps à regarder leurs smartphones : le silence très majoritaire, les spéculations et les pronostics. Le silence est rarement bavard, mais on lisait dans les regards un mélange confus d’effarement attristé, de fascination coupable et d’excitation d’assister à un tel événement. Les spéculations émanaient d’un petit nombre de sidérateurs qui manifestaient, en prétendant espérer que ce ne soit pas un acte terroriste, leur adhésion à une vision guerrière du monde et des religions. Les pronostics restaient prudents, formulés en questions plus qu’en affirmations. Le sidérateur national, très temporairement soulagé d’une pénible soirée où il devait faire passer des vessies pour des lanternes, annonça penser aux français et aux catholiques avant que ses conseillers lui demandent de rectifier le tir. Mais la machine à sidérer était en marche et dès le lendemain les cérémonies nationales se multipliaient, les obligés usuellement pingres finançaient par centaines de millions d’euros des projets encore à définir, des communautés territoriales incapables d’entretenir leurs immeubles votaient des financements mirifiques pour un monument à des centaines de kilomètres de leur territoire et un général était chargé de botter le cul de ceux qui renâcleraient à exécuter le plan de cinq ans ou oseraient affirmer qu’ils fallait réfléchir avant de faire n’importe quoi. Le train paraissait impossible à arrêter.

Les désidérants y sont pourtant parvenus. Tout reposait sur une méthode et trois outils. Se mettre d’accord d’avance sur quelques principes et laisser chacun agir indépendamment, sans besoin de coordination ni de décision, condition de base pour que la désidération opère sans délai. Les outils étaient de ceux qu’on tend à négliger dans les hautes sphères : les savoirs, la mise en questions et l’affirmation des désirs. Ah les savoirs, outre le plaisir intense que procure leur partage, ils agissent comme dissolvant de la sidération. Il suffit à un médiéviste impliqué depuis longtemps dans des entreprises de désidération de rappeler que la cathédrale au temps de sa construction et dans les siècles qui suivirent ne fut pas le lieu principal du lien entre rois et église, lesquels rois étaient sacrés à Reims, mariés à Vincennes, enterrés à Saint-Denis et conservaient jusqu’à la révolution leurs reliques précieuses à la Sainte-Chapelle pour que s’effrite un peu du bien fragile roman national. Il suffit qu’il rappelle que les cathédrales sont le signe de l’immense prédation des évêques sur les revenus paysans2 pour que s’ouvre un débat bien contemporain. Il aurait pu rappeler que le 13e siècle fut celui du développement de l’inquisition et de modes de suspicion, de dénonciation et de surveillance qui ont hélas des échos contemporains soulignés par un autre historien. Tout cela dessinant en creux le besoin d’une vision contemporaine des conditions auxquelles de tels lieux font aujourd’hui sens. Ce débat n’a pas encore eu lieu, mais d’autres, périphériques, se multiplient à l’initiative de metteurs en questions. Ils ont effrité l’effet de sidération, et la soirée retardée n’en fut que plus évidemment une célébration du vide, sur fond de grèves des services d’urgence, par exemple.

Rien de tout cela n’aurait suffit sans les désidérants désirants. Le propre d’une oligarchie, c’est qu’elle ne désire que son pouvoir, qu’il soit celui de peu, mais tout de même assez pour se serrer les coudes. D’en avoir les signes, les postes mêmes, en mine le désir même puisqu’il n’y a rien qu’on désire pour les autres, pour tout un chacun. Les désidérants eux ont peu et désirent beaucoup, pas les signes du pouvoir mais mille choses dont nous portons le regret et l’imagination. Et ils ne les désirent pas que pour eux-mêmes, mais pour d’autres. À l’occasion ils se désirent les autres les unes au sens propre avec une violence qui les surprend. Ils désirent des petites choses et de celles qui ont de grands noms comme la justice et l’égalité, et beaucoup pour lesquelles ils n’ont pas de noms et qui pourtant comptent plus que ce pourquoi les grands se battent. Même si en français on a un peu oublié ce que le désir doit à l’absence des étoiles, même s’il faudra bien un jour qu’ils fassent pouvoir, ils en ont déjà.

  1. http://www.cnrtl.fr/definition/ataxie []
  2. Ici avec l’aide du pouvoir royal soucieux d’affaiblir le pouvoir des congrégations. []

124. Verts

vendredi 19 avril 2019 § Commentaires fermés sur 124. Verts § permalink

infinies tendresses
des nuances de verts
la printemps résiste
au dérèglement

120-123. Cercles de pierre

dimanche 24 février 2019 § Commentaires fermés sur 120-123. Cercles de pierre § permalink

quatre ou cinq mille ans
au-dessus des cercles
de pierres et fossés
le milan royal veille

cercle de pierres

diamants ou piliers
trop durs pour la taille
féminins ou mâles
unis au solstice

couple de pierres

si dures les pierres
bigots désarmés1
mais les constructeurs
au feu et l'eau froide

certaines absentes
comme pour nous dire
du plus loin des temps
de les écouter
  1. Si l'on en croit une brochure de présentation du lieu, au moyen-âge le christianisme convainquit les locaux d'éradiquer ces traces des rites du passé. La dureté des pierres ou la persistance du "paganisme" les poussa à se contenter de les enterrer. Mais plus tard un procédé pour les fracturer en les chauffant puis en versant dessus de l'eau froide permit d'en débiter certaines en pierres de construction. []

Dans l’Otmoor depuis Beckley

vendredi 22 février 2019 § Commentaires fermés sur Dans l’Otmoor depuis Beckley § permalink

Langage is fossil poetry
Ralph Waldo Emerson cité dans Landmarks de Robert MacFarlane

Ce parcours, avec ses variantes, je l’ai fait quelques dizaines de fois. Mais là, c’est spécial. Pas seulement à cause de la lumière rasante d’un bel après-midi de février. C’est spécial parce que je suis en train de lire les dernières pages de Landmarks de Robert MacFarlane. C’est un livre sur des mots anglais, gaéliques, écossais, norse1 et des dialectes parfois très locaux de ces langues. Ces mots caractérisent des lieux ou des événements survenant dans certains lieux par leurs propriétés physiques, les sensations qu’on éprouve à les traverser, leurs devenirs, leurs affordances (ce qu’ils permettent d’agir), les émotions qu’ils procurent, et plus. Dans le livre, ces mots sont regroupés en glossaires thématiques, chacun de ces glossaires étant précédé d’un récit retraçant le parcours de personnes qui comme MacFarlane se sont pris de passion pour ces « mots marqueurs du territoire », personnes qu’il a souvent rencontrées et avec qui il a dans plusieurs cas développé une complicité intense. À chaque mot ou locution, MacFarlane a associé (ou reçu d’autres producteurs de glossaires) une définition. Ces définitions sont de la pure poésie, dans leur précision et leurs évocations. Un exemple (ne me demandez pas comment ça se prononce) :

clachan sinteag (gaélique) : dans une lande, pierres de gué à travers une zone marécageuse2

Old Otmoor map

Départ pour un peu plus d’une heure de course dans l’Otmoor. Moor veut dire lande et l’Otmoor est tout entier une lande marécageuse mais qui a été drainée lors des enclosures pour la transformer en terres à pâture, ce qui donna lieu à une forte résistance jusqu’aux Otmoor riots de 18303. Aujourd’hui partie des terres a été transformée en réserve naturelle et retournée à son état de marais. L’élément constitutif de la lande, la tourbe, y est peu présent (si l’on excepte quelques puits à tourbe dans les villages qui l’entourent) contrairement à l’Exmoor, au Dartmoor et à ces zones que MacFarlane célèbre en Écosse et qui m’ont aussi fourni matière à poème. Cela commence par une longue descente en passant par le pub, maintenant propriété de la communauté qui l’a racheté, le donne en gérance et en a fait une Free House, libre de ses choix de bières. Passées les dernières maisons, une grande prairie où trois chevaux, trois vaches et une dizaine de brebis sont disposées comme un enfant poserait des figurines. L’herbe est encore bonne par cet hiver aux allures de printemps. Des deux côtés de la route, haies et fossés. À l’origine, chaque haie comportait un fossé de drainage et de chaque côté une haie de hêtres ou de charmes couchés (rabattus et entrelacés), branches torturées, presque miniatures, haies infranchissables sauf ouvertures ménagées pour le passage des animaux (il y a plusieurs mots pour cela dans Landmarks) délimitant tout un écosystème aquatique et arboricole. Et bien sûr j’ignore tout des noms de tout ça dans les langues que je crois maîtriser. Enfin presque, la technique pour les haies s’appelle hedgelaying en anglais et il y en a des dizaines de variantes dans différents comtés.

La route va rétrécissant, asphalte disparue sur les côtés, nids de poule multipliés, budget des collectivités locales en berne ou nature recouvrant ses droits. Un Y avec à droite l’entrée de l’Otmoor Shooting Range, terrain de manœuvres militaires où vous êtres prévenus qu’on pourra vous y abattre comme menu gibier. À gauche devient piste et c’est la réserve naturelle. On y circule sur des chemins surélevés, d’une terre qui me paraît tourbeuse tout de même. L’eau suint partout après les pluies des dernières semaines. Les observateurs d’oiseaux sont à leur poste, lunettes, jumelles et appareils photo pointant sur de lointains volatiles, et attirail vestimentaire de rigueur. Quelques minutes et sur la gauche un chemin perpendiculaire conduit à un observatoire d’oiseaux sur pilotis, belle construction où l’on imaginerait passer la nuit.

cabane d'observation des oiseaux

Quelques dizaines d’oies cendrées au bord de l’eau, quelques couples de colverts dérangés et partant en vol nuptial, cris métalliques des poules d’eau. La piste tourne à droite vers Charlton, je l’abandonne en continuant tout droit sur un sentier herbeux. Quelques temps encore et c’est le pont qui mène à la ferme aux chiens aboyeurs. Coup d’œil à la montre pas le temps de continuer jusqu’à Noke pour revenir en boucle. Au retour, l’euphorie de l’effort qu’on sait suffisamment léger, les massifs de roseaux, tout ce qu’on n’a pas vu à l’aller et qui saute aux yeux. Et toujours les mots qui manquent, mais au moins le savoir, les désirer.

  1. Version sur les îles bitanniques du vieux norrois, langue norvégienne médiévale. []
  2. Ma traduction. []
  3. En 1980 et aujourd’hui, des luttes se déroulent pour empêcher la construction d’autoroutes impactant l’Ormoor, luttes qui se placent explicitement dans la lignée des Otmoor Riots. []

En second lieu…

vendredi 1 février 2019 § Commentaires fermés sur En second lieu… § permalink

… on se remercie les uns autres, les autres de ce que les uns l’aient rendu possible et les uns que les autres aient bien voulu en être et d’autres encore, venus par divers chemins, d’avoir pu le découvrir et d’y avoir donné corps. Ce ballet de remerciements, ce qu’il dessine, nous ne savons pas encore le dire, à mettre des mots dessus – groupe artistique, mouvement littéraire, ou des noms de genres – on casserait la fragile magie qui a fait que chacun.e d’entre nous a creusé plus profond son sillon ou a pris le risque d’investir de nouveaux territoires de la voix, de la langue ou de l’évocation. Les trois souvent.
public le 26/01/19 - Ph. Mireille Grubert
Ce qui nous réunit c’est une communauté de pratiques exploratoires et expérimentales et une façon d’articuler l’individu et le collectif. Le savoir qu’on n’est ni les premiers, ni les seuls. D’ailleurs chacun.e d’entre nous est part d’autres rassemblements, d’autres pratiques. À ne partir que de ces généralités, on manquerait la substance de ce qu’on fait. Les substances. Il faut donc partir de chacune. Il a celle qui écrit en marchant, et répète avec variations jusqu’à ce qu’une suite s’ouvre et le tout dessine un univers. Il y a ceux qui font vibrer leurs unissons dans une joute moqueuse pour ouvrir un chemin de traverse ou explorer le royaume des aléas. Il y a celle qui recroquevillée, se cachant presque, agence un dit du terrible qui la ferait chiot et de la féroce liberté de le recracher de sa bouche envahie. Il y a celle qui mêle le poème épique antique et ce qu’il dit du trop d’amour et les épopées d’aujourd’hui, leurs forces et leurs dérives. Il a celle qui dit des rêves indicibles et ce sont des choses belles et pourtant impossibles à dire et pourtant dites et des pierres qui pleuvent et qui lancées blessent les corps. Il y en a un qui parle de comment mange un youtubeur et d’une épopée de milliers de vers qu’il pense à écrire au-delà des trente qui sont déjà là. Il y en a une qui poétise dans une langue qui est celle de la plupart d’entre nous et pourtant est neuve, venu d’un ailleurs qui n’est pas géographique comme certains le penseraient à son nom ou son accent, d’un ailleurs de la pensée et du dire. Il y en a un – moi – qui passe graduellement d’un texte à un autre et dans cette transformation explore des indits qui s’y cachaient et des recoins de la langue. Il y a celle qui déroule le monde à partir d’annonces immobilières comme le scientifique le fait à partir d’une goutte d’eau. Celui qui rêve et parle des frontières qui deviennent plus grandes que les pays qu’elles séparent. Celle qui parle d’une zone proche et ce qu’elle en dit en fait un pays lointain où d’y rien savoir construit une grammaire pour désapprendre et qu’y adviennent des sorciers. Un autre invente une série sulfureuse à l’héroïne vêtue de roses, qui caviardée de soupe musicale nous fait imaginer les mots manquants. Deux qui avec la voix, une langue de simplicité brutale et une guitare préparée, parlent des cordes, de grimper, de marcher sur, de lécher les culs d’au-dessus, de ce que cela fait aux mains et aux langues à coups de like. Une qui explore les multiples possibilités que son corps donne à sa voix fut-ce pour dire qu’on colle des mouches au plafond, déroule des rubans de papiers tue-mouches et décolle les deux épaisseurs d’un papier toilette. Le souffle est présent chez tous mais trois en ont fait substance, deux en le faisant entendre, l’une en solo pour installer les premières minutes d’un jour qui en compte 1440 comme les autres, l’autre comme un instrument qui accompagne son dit dans la force et l’épuisement. Le troisième en a fait un titre par son nom grec, qui signifie aussi l’esprit, celui qui lui permet de mêler des registres divers dans ses œuvres en recomposition permanente. L’une enfin, superpose sa voix présente à celle enregistrée et à écouter le son où elles se fondent, d’autres sons envahissent notre cerveau et notre corps.
Photo Mireille Grubert (recadrée)
Chacune des phrases qui précèdent échoue à vous transmettre les composants alchimiques de SECONDA. Elles ne sont que des points de repère en attendant le moment où vous pourrez écouter et lire les interventions, des signes sur une carte virtuelle, un pâle écho de celles de Mathilde Roux dans sa série En second lieu – la guerre qui constituait l’autre volet de SECONDA. Mais c’est tout ce que j’ai pour l’instant pour vous faire partager le bonheur commun qui nous porte encore.

Lasagne

mardi 1 janvier 2019 § Commentaires fermés sur Lasagne § permalink

le labeur de creuser
soulagé par un aide amical
trente centimètres de profondeur

marqueterie de bois pourris
disposés sans effort
ensuite feuilles de tilleul

enduites de leur gras humus
ajout d'herbe coupée
puis terre triée et compost

recommencer jusqu'à l'espoir
de fèves et courgettes

119. Anticyclone

dimanche 30 décembre 2018 § Commentaires fermés sur 119. Anticyclone § permalink

gommage des lignes
en quelques secondes
tirets cadratins
dans l'azur trop sec

115-118. Duel

mercredi 26 décembre 2018 § Commentaires fermés sur 115-118. Duel § permalink

masses indistinctes
le noir des montagnes
et celui du ciel
à peine bleuissant

un rien les sépare
ce n'est pas un trait
juste deux moitiés
d'univers nocturne

en taches éparses
l'éclairci des neiges
et le ciel soudain
délavé de blanc

bientôt le bleu
les traînées rougies
les jeux des enfants
appellent le jour

Lisant La langue géniale d’Andrea Marcolongo, j’expérimente l’impossible importation poétique du duel du grec ancien – un plus un égale un formé de deux choses, dit-elle – en notre langue d’où il est absent.

Dés à coudre

samedi 22 décembre 2018 § Commentaires fermés sur Dés à coudre § permalink

dés à coudre
Il y a la maltraitance brutale. Refoulement, rétention, expulsion, privations de toit, de nourriture, d’eau, gazage, vol des biens aussi maigres que précieux, déni des évidences, prison, interrogatoire, mensonges forcés puis reprochés, non-respect des décisions de justice. Mais, avec le courage, l’ingéniosité et l’entraide, il en passe quand même entre les mailles de ces filets. Pas tant, mais trop pour les comptables du rejet des autres. Pour ceux-là qui passent encore on a inventé le supplice des mille coups d’épingles. Histoire de leur apprendre et qu’on n’appelle pas l’air et l’ouverture des frontières en voyant tout ce qu’ils nous apportent. Chaque coup d’épingle, c’est presque rien, tu as pris rendez-vous 10 jours avant sur internet pour déposer une demande à la préfecture et quand tu arrives tu n’es pas sur la liste. Tu ne vas tout de même pas en faire une histoire. Tu n’as pas de passeport et ton pays n’en délivre pas alors la banque refuse de t’ouvrir un compte en banque, tu ne peux pas toucher la bourse que ton lycée professionnel t’as obtenu, ça attendra bien sûr, et même si ça risque de faire des problèmes aussi pour le contrat jeune majeur et pour le titre de séjour, n’en fais pas un fromage. Tiens pour ce dernier, pour déposer le dossier, il fallait un timbre fiscal de plusieurs dizaines d’euros. Tu croyais que pour le titre lui-même, ce serait 19 € mais tu découvres qu’il y a une taxe en plus de 250 € parce que tu n’es pas rentré en France avec un visa et que pour un visa tu aurais payé 250 € et on ne va tout de même créer des inégalités. Le titre tu l’attends 3 mois exactement et comme le récépissé qu’on t’a donné n’est valable que 3 mois, tu est déjà revenu 5 ou 6 fois à la préfecture demander où c’en est, des heures d’attente à chaque fois et à chaque fois on te dit quelque chose de différent, qu’il est arrivé, qu’il est monté en haut mais pas encore redescendu, qu’il est toujours en production, que ça ne sert à rien de revenir avant le dernier jour demander une prolongation pour le récépissé, il faut venir seulement le dernier jour, et le dernier jour 6 heures d’attente, et quand par miracle tu passes – les miracles ça fait partie des coups d’épingle, enfin ça te prépares pour le prochain – tu passes donc et là on te dit qu’il faut payer 40 € de plus et tu ne sais pas pourquoi, 360 € ou plus pour obtenir un titre de séjour qui serait d’un an mais en fait il n’est que de huit mois, tiens dans 4 mois il faut que tu prennes rendez-vous pour le prolonger au même tarif ou plus cher, 45 € par mois pour l’équivalent étranger d’une carte d’identité gratuite et valable 15 ans. Et au fait, c’est pas tout, lors de la délivrance du récépissé, on t’a dit que les photos d’identité certifiées conformes ne l’était pas parce qu’avec ta peau noire il n’y a pas assez de contrastes et il faut que tu ailles chez un photographe qui lui éclairera mieux, et tu l’as fait 30 € les photos mais quand tu les amènes on te dit pas la peine on gardera les autres. Les coups d’épingle, c’est jamais un jour de répit. Même pas le temps de boire un jus de mangue pour fêter l’obtention du titre de séjour et tu reçois un mail sibyllin annonçant qu’il manque un avenant à ton contrat d’apprentissage préparé par une entreprise et l’enregistrement du contrat d’apprentissage est rejeté ce qui suspend son exécution, et tu mets un moment à comprendre que non rien du tout, il faut juste joindre un truc que les DRH d’une multinationale ont oublié de joindre. Jamais une journée sans qu’on te rappelle que tu n’as pas de droits juste des faveurs temporaires dont tu devrais déjà être bien content et que ça commence à suffire que tu râles tout le temps, tiens voilà un coup d’épingle de plus, ça t’apprendra. Et le pire, c’est que ce n’est pas quelqu’un de précis qui te le dit, c’est une multitude anonyme de gens qui se cachent les uns derrière les autres, le département derrière l’État, l’association dernière l’ASE, la banque derrière la réglementation. Et c’est vrai souvent, ils ne te veulent que du bien, mais ils font marcher la grande machine qui t’administre les coups d’épingle.

Quand on a commencé à répertorier les coups d’épingle, à mettre des noms dessus et des personnes derrière, on s’est appelé les dés à coudre. Il y en avait qui ne savaient même pas ce que c’était, et pourtant c’est bien pratique pour pousser l’aiguille sans se faire mal et qu’elle pénètre bien. Ce petit tronc de cône en métal à la surface piquetée, on le portait au majeur ou à l’annulaire, l’index lui il sert à guider l’aiguille. C’était pas dent pour dent, c’était aiguille pour épingle. Mais dur d’en faire une arme par destination. On la montrait juste, et étrange l’effet que ça faisait, même chez ceux qui n’avaient jamais entendu parler de notre campagne.

SECONDA mini-festival de poésie-performance les 25-26-27 janvier 2019

lundi 17 décembre 2018 § Commentaires fermés sur SECONDA mini-festival de poésie-performance les 25-26-27 janvier 2019 § permalink

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114. Paysage

jeudi 13 décembre 2018 § Commentaires fermés sur 114. Paysage § permalink

chevelure d'arbres
au lointain mouvante
un amour enfui
à jamais insu

Émulsion

mercredi 12 décembre 2018 § Commentaires fermés sur Émulsion § permalink

Ça se mélange. Enfin pas vraiment. Ça se disperse les uns dans les autres. C’est nouveau. Et ça craint pour nous.

Avant ça se dispersait chacun chez soi. Ceux qui ont commencé à s’émulsionner, ils ont choisi l’endroit le plus improbable pour ça, là où on ne se rencontre jamais, la mort si on traverse autrement qu’en bagnole, le truc que les ingénieurs des travaux publics des DDE avaient trouvé pour couper tout de tout et qu’ils ont exporté dans toute l’Europe, les giratoires. Mais en italien, il y a Giro giro tondo, Casca il mondo, Casca la terra, Tutti giù per terra,1 et qui aurait pensé en faire un hymne révolutionnaire, mais ils s’y sont planté, les pieds par terre, d’abord on a cru que c’était pour défendre le droit de les parcourir en voiture pour pas trop cher, mais non, c’était pour bloquer, se parler, boire du café chaud et des bières et faire le tour des injustices. Comme il y avait des giratoires partout, devant les raffineries, devant les entrées d’autoroute, devant les gendarmeries même, ça a commencé à bien faire, à ressembler à des actes commis en bande organisée pour porter atteinte à l’ordre républicain, mais les forces ont hésité au début, parce que ce n’était pas les clients habituels.

Les syndicats ont recommencé à manifester avec leurs gros ballons et leurs sonos. Curieusement, même les cortèges de tête ont trouvé que cela ne valait pas la peine de se déplacer. Ce sont deux autres bandes qui se sont mis à s’émulsionner, les climateux et les lycéens. Les climateux d’habitude ils sont sages, surtout depuis qu’on assigne à résidence ceux qui auraient des idées radicalisées, genre faire remarquer que les engagements des accords n’engagent à rien et qu’en plus ceux qui se vantent de les avoir fait signer ne les respectent pas. Mais les lycéens, va t’en savoir pourquoi, on a peur d’eux. Si on les mate pas dans l’œuf, ils se multiplient à grande vitesse et pire que tout, ils ont la révolte amusée et se foutent franchement de la gueule des pouvoirs établis. Deux ans plus tôt on avait choisi la fessée préventive, un bon petit coup de matraque télescopique par derrière, quelques coups de pied dans le ventre quand l’individu est à terre histoire qu’ils étudient la condition de leurs potes des banlieues. Seulement, il suffit d’un petit bobo à un fils de bourge égaré et la grand-mère fait un scandale de pas possible. Alors là on a choisi l’humiliation avec inconfort sévère, un truc que l’ONU classe dans les tortures, mais qu’on pourrait faire passer pour un avertissement avant exclusion, pour leur bien, quoi. On ne sait pas trop si l’auteur des instructions non écrites s’est inspiré des brésiliens ou des mexicains. On n’avait juste pas prévu que les lycéens pourraient rejouer la scène pour en faire un emblème et qu’en plus ce serait contagieux. Les climateux ont aussi fait un truc surprenant. Au lieu de râler contre ceusses des giratoires qui ne veulent pas que le prix des carburants augmente, ils se sont émulsionnés avec eux et ça a fait une sacrée vinaigrette. Même la présence de fachos n’a pas dissuadé l’émulsion. À certains endroits, ils ont manifesté ensemble et le jaune-vert qui mélangé fait caca d’oie, là il faisait une belle mosaïque. Dans les giratoires, en plus de protester contre les taxes qui les frappent, ils ont demandé qu’on remette celles qui donnaient quelques coups d’épingles aux hyper-riches. Et une sorte de vague sonore a fait entendre son flux et son reflux : lutte contre l’injustice sociale et écologie pourraient marcher ensemble. Personne ne sait exactement comment, mais le pire c’est qu’ils s’en foutent, ils disent qu’ils trouveront bien si on les laisse chercher. Pas question donc.

On a dit à l’androïde qu’il fallait lâcher du lest, mais que pas de blague, pas un sou ne devait être pris dans nos poches. Il a fait ça à merveille : une augmentation du salaire minimum sans qu’il augmente, ressortir les heures supplémentaires défiscalisées et demander à quelques donneurs d’ordre de donner des primes de Noël tout aussi défiscalisées. Avec une mobilisation médiatique massive et une petite mise en scène de critiques européennes, ça a tenu environ 12h. Heureusement que Noël arrive.

  1. Tourne, tourne, ronde, Tombe, le monde, Tombe la terre, Tous s’assoient par terre ! []

Écriture vocale

mardi 6 novembre 2018 § Commentaires fermés sur Écriture vocale § permalink

deux ans juste
il est 19h29
dans le pays où elle vit

elle prend un livre
neuf
qu’on ne lui a jamais lu
tourne les pages
en arrière jusqu’au début

scrute les images
et commence alors
à parler


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Proféractions ! de Cristina de Simone et le présent de la poésie-performance

samedi 3 novembre 2018 § 2 commentaires § permalink

Ceci n’est pas une note de lecture. Parce qu’il y a des livres qu’on ne se contente pas de lire, ils agissent, ils révèlent ce qui nous a construit et ce faisant, ils nous aident à construire plus avant. C’est donc un récit de ce que ce livre fait, pas seulement à moi, mais à tous ceux qui explorent des formes contemporaines de la poésie-performance, et que je voudrais prolonger plus que commenter. Par ailleurs, Emmanuèle Jawad a conduit et publié dans Diacritik sous le titre Hors de la page trois remarquables entretiens approfondis avec l’autrice sur son livre, qu’on trouvera ici : 1, 2, 3.

Le sous-titre du livre, Poésie en action à Paris (1946-1969) semble définir un cadre temporel et géographique précis qui est effectivement exploré en profondeur dans la thèse de Cristina de Simone et l’ouvrage qui en résulte (superbement édité par les Presses du Réel). En réalité, Proféractions !1 balaye un champ beaucoup plus vaste, et les passages consacrés aux prédécesseurs des proféracteurs, aux prolongements de leurs pratiques dans les 30 dernières années du vingtième siècle et ceux où Cristina de Simone suggère discrètement que l’histoire n’est pas terminée sont parmi les plus intéressants du livre.

Je vous propose donc un petit voyage sur une période plus longue, allant de 1896 au contemporain, en quatre temps, dont le 3e forme le coœur de Proféractions !. Je les retrace ici pour introduire à quelques pensées sur le quatrième, qui est celui de notre présent, et en particulier celui du festival de poésie-performance SECONDA que nous organisons avec Mathilde Roux les 25, 26 et 27 janvier 2019.
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  1. Titre suggéré à l’autrice par Georges Didi-Huberman []

113. Issue de secours

mardi 30 octobre 2018 § Commentaires fermés sur 113. Issue de secours § permalink

écrit sur le ciel
ou la vitre sale
poudre d'escampette
issue de secours

Corps écrit

vendredi 19 octobre 2018 § Commentaires fermés sur Corps écrit § permalink

penchée sur la table
crayon tenu comme sa mère

aux grands cercles
matrices
succèdent d’infimes lignes
zigzaguantes

ce sont des écritures
la preuve
si du texte est déjà présent
sur la feuille
elle repasse dessus
avec les mêmes lignes

voici quatre ou cinq
de ces lignes brisées
un meow dit-elle
oreilles du chat
pattes, bouche, queue, ventre

mais disséminées
ici et là
sur la feuille

le texte serait donc
un corps en morceaux épars
et la lecture peut-être
ce qui les rassemble

une histoire

Ombre et reflets

lundi 30 juillet 2018 § Commentaires fermés sur Ombre et reflets § permalink

après le trop fidèle reflet
vient l’ombre
corps projeté
en infinies déformations

épousant
le terrain de jeu
du monde bosselé
allongée
au couchant soleil
raccourcie
dans les montées

elle suit
le départ de la course
est-ce avec un léger retard ?

bras et jambes
s’y tordent et ondulent

pour Murakami1
une sorte d’âme
dont la perte
nous prive
de liberté et d’amour

soudain l’enfante
découvre le voile
à la fenêtre
tôle ondulée pour son ombre

elle voudrait y amener
tout son monde
une feuille de caoutchouc
pour commencer

et soudain prodige
le reflet dans la vitre
se mêle à l’ombre
son visage habite l’ombre
l’une contour
et l’autre texture

c’est d’une indicible
beauté
qu’elle sait
vérifie qu’on regarde
y revient

y aura-t-il
jamais
pareil
pouvoir sur le monde

  1. dans La fin des temps, Points / Seuil, trad. Corinne Atlan, 2001. []

112. Ben Lomond

samedi 21 juillet 2018 § Commentaires fermés sur 112. Ben Lomond § permalink

moutons parsemés
massifs d'épilobes
des fourmis humaines
chatouillant le ciel

and for our Scottish hosts:

sheep sprinkled on fields
beds of fireweeds
dots of human ants
tickling sky and clouds
Loch Lomond vu de Ben Lomond

Mer

mardi 10 juillet 2018 § Commentaires fermés sur Mer § permalink

d’abord parler aux vagues
leur dire de venir
parfois rétives
puis toujours
obéissantes

tendre le seau
pour recueillir l’offrande
quelques pas en arrière
et verser une libation
sur le reflux mousseux

répéter mille fois
gestes rythmés par
l’horloge marine
inlassables et doux

mots indistincts
de contentement
d’être une pièce
dans le grand être du monde

plus rien n’existe
si les vagues grandissent
elles l’emporteront
mais oseraient-elles
pense le gardien

il mine mentalement
le geste de le rattraper
soudain il se retourne
juste un regard
mais non bien sûr

111. Nage

dimanche 8 juillet 2018 § Commentaires fermés sur 111. Nage § permalink

dans l'onde sans fin
poursuivant la nage
compagnie des morts
à chaque brassée