Les vociférants

dimanche 7 août 2016 § 1 commentaire

Ceci est le trente-cinquième texte de la série Néotopies. Ni histoire, ni prédiction, ces textes accompagnent la naissance des néotopies à la façon d’un contrepoint.


Des ordures, vous êtes des ordures, mais regardez des loques vous êtes, gluantes, vos fringues ne tiennent même pas dessus vous, allez regardez ailleurs, mais moi je vous vois, je vous tiens, si je vous prends, je vous détruis comme vous m’avez, je me tenais debout et vous les bien polis vous m’avez cassé plus sûr qu’avec des barres, vous m’avez jetée comme un détritus, vos regards ailleurs toujours comme des crachats, mais je vous tiens maintenant, là vous, oui vous le beau petit monsieur de merde, vous lui ressemblez à celui qui m’a et aux autres aussi, mais lui je l’ai cloué dans son sommeil, t’as peur ça se voit peur d’une comme moi, c’est ça que tu vaux, elle le sait l’autre là qui a peur que je la salisse rien qu’en la regardant, mais t’es déjà sâle, tout à l’intérieur et ça déteint dehors, oui marche plus vite va mais tu ne m’échapperas pas, et lui non plus, c’est ça appelez les flics, ils me mettront à Saint-Anne, mais je reviendrai, vous êtes hantés pauvres cons…

Il y en avait toujours eu. Cela commençait par un bruit venu de loin, comme celui des voitures munies de mégaphones qui annonçent la présence d’un cirque. Mais très vite le son devenait inquiétant. C’était celui d’une colère, d’une dispute. Un couple peut-être. Mais se rapprochant c’était clairement un monologue. Une femme ou un homme poursuivant la terre entière de son courroux sans aucune intention de lui laisser placer un mot.

Les vociférants ont parfois croisé l’un de ces imprécateurs au coin d’une rue. Comme chacun, ils se sont recroquevillés devant la violence de leurs dits. Mais voilà qu’ils commencent à percevoir dans leurs cris quelque chose d’une colère nécessaire mais tournée en dedans par le ressentiment ou dirigée de façon vengeresse contre un adversaire invisible ou tout au moins hors de portée. Ils les écoutent. Ils ont l’impression d’ailleurs que leur nombre s’accroît. Puis il commence à se dire dans le bouillon médiatique que certains sont passés à l’acte, que la frontière est ténue entre la dévoraison d’eux-mêmes et des crimes dirigés contre tous. Ils n’y croient pas. Mais comment en être sûr ? Il s’essayent à les imiter, non pas les imiter, mais lire dans leur destin sans doute banal l’esquisse à peine tracée d’une universalité tragique. Ils réalisent vite qu’une imitation théâtrale sera cruelle ou sonnera faux. Ils décident d’opérer en paires, chacun ou chacune vociférant contre soi-même, contre l’autre et contre le monde tout à la fois.

mais arrêtez là, je vous dis arrêtez, pas un pas de plus, comment c’est possible qu’on courre comme ça en sortant d’un boulot qui au mieux sert à réparer les dégâts d’un autre du même genre en se pressant pour rentrer à temps, mais à temps de quoi, hein vous attendez quoi, que quelqu’un d’autre fasse un monde qui vaille la peine qu’on y vive, et quand le boulot il y en a pas, on ne se sens plus être rien et quand il y en a on rêve qu’il s’arrête, et on rêve des images et on n’est même pas capable d’aimer le si beau qui est là, et c’est quand la dernière fois qu’on a vraiment dit ce qui nous importe à un inconnu, et ce truc que tu rêvais de savoir faire, oui toi là, que tu savais même pouvoir, mais il fallait du temps, de la confiance et tu ne sais même plus ce qui avais manqué on n’ose même plus regarder dans les yeux dix ans déjà que tu as perdus encore ce serait rien si tu ah tu crois que parce que tu lui as donné deux euros et que tu lui as dit boujour monsieur, tu as fait ton devoir politique de la journée, mais celui qui file un coup de barre dans l’écran publicitaire LED de la vitrine, il a fait dix fois plus que toi. Quoi tu es contre la violence, mais le panneau c’est la violence 24h sur 24, direct dans ton cerveau, m’étonne pas d’ailleurs qu’il soit dans cet état, si tu croupissais pas entre confort et mauvaise conscience, pisse-froid et douillet, jamais un vrai risque et tout le temps une culpabilité décourageante, toujours à remuer ce qui ne va pas, pas la queue d’un enthousiasme, mais regarde-toi, deux sacs de magasins franchisés à la main et tu rentres chez toi lire un article sur la décroissance et ensuite tu vas écrire un article pour expliquer pour ce qui est est comme ça et la faute à qui puis tu parleras des trucs qu’il n’y aurait qu’à faire et tout irait mais c’est

Ils parlent en même temps et on ne peut pas suivre, leurs mots se mélangent. Parfois des gens les suivent, un attroupement se forme. On les arrête. Alors ils ne disent plus rien et ce sont les autres qui parlent. De ce qu’ils ont cru entendre ou de tout autre chose. On ne sais pas trop pourquoi les vociférants continuent, ils sont devenus une sorte de paysage sonore.

§ une réponse à Les vociférants

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