Roman

lundi 23 mars 2020 § 0 commentaires

L’écoulement incessant du monologue intérieur
Nathalie Sarraute, Forme et contenu du roman

On pourrait appeler ça une narration polyphonique à base de micro-chapitres émanant de voix intérieures à l’écriture plus ou moins poétique. Mais pourquoi faire si compliqué ? Jacques Rancière dans le premier texte du Fil du roman, Nathalie Sarraute dans L’ère du soupçon et dans Forme et contenu du roman 1, Virginia Woolf dans Les vagues, John Berger dans G 2 et Pierre Bergougnoux dans B17-G, ont démontré par la théorie ou par la pratique l’extrême résilience du mot roman face aux mutations de ce qu’il désigne. Si on voulait l’abandonner, il faudrait comme Antoine Volodine avec ses narrats et entrevoûtes déconstruire le mot en multiples formes, ce à quoi je n’oserais prétendre pour un premier essai. C’est donc bien un roman que dans six mois jour pour jour, les Éditions publie.net – Littérature{s} et Bifurcations vous proposeront. Je ne vous dirai rien ici de ce qu’il narre. Juste du chemin qui m’y a conduit.

Les visiteurs de mon Atelier de bricolage littéraire y ont trouvé des explorations poétiques assez éclectiques et des fictions brèves, souvent sérielles. Ils ont vu les publications s’y raréfier, en partie parce que les expériences poétiques que sont mes morphoses ne se prêtent à mon sens à la publication qu’après qu’elles aient suffisamment existé dans les performances et parce que je me suis investi dans des projets d’écriture de longue haleine que je n’ai, à quelques exceptions près, pas souhaité publier par morceaux. Encore un donc, qui, infidèle à la poésie, s’en irait parcourir les terres déjà labourées du roman. Pourtant, ce départ est un retour. Pas seulement parce que mes premiers textes, il y a près de 50 ans, furent des nouvelles. Lorsqu’à partir de 2005, j’ai décidé de prendre l’écriture littéraire au sérieux (ce qui n’exclut pas de s’y amuser), c’est à un projet de roman que j’ai travaillé pendant cinq ans. Ce fut un total échec si l’on mesure en nombre de pages produites. Disons que j’y exploré quelques formes stylistiques qui restent utiles pour mon écriture de fiction et surtout compris, à la dure, ce qu’il ne me fallait pas faire. Avoir un plan, un schéma narratif, des personnages et des thèmes, et travailler de façon descendante à remplir des cases, voilà pour moi la recette de l’échec. D’accord, quelques séances avec une animatrice d’atelier d’écriture qui comprendrait ma visée m’auraient appris beaucoup plus rapidement à éviter ces écueils, mais il a des choses qu’il faut apprendre par l’expérience. Pas tant pour les savoir, mais pour savoir quoi faire d’autre.

Se situer comme un modeste pion dans la lignée esquissée plus haut ne dispense pas d’innover, pas pour le principe d’innover, mais parce que de nouvelles visions de ce qu’il fait sens d’écrire dans le monde contemporain sont apparues. Je les résumerait en deux exigences : qu’est-ce qu’un collectif enraciné dans une multitude de singularités et, pour suivre J. G. Ballard, quand la réalité dépasse la fiction comment l’écriture peut-elle mettre au jour des possibles inaperçus ?

Sœur(s) est né de trois voix, un il, une elle et un groupe qui représente ceux qui pensent gérer le grand tout du monde que certains appellent système, que Fernand Braudel disait être irreprésentable 3. Je ne saurais jamais si c’est pure chance ou intuitions bienveillantes, mais ces trois voix, qui parlent sans se connaître, ont tissé toutes les histoires qui s’ensuivent, ont interagi, appelé d’autres voix, qui forment elles un collectif. C’est ainsi que Sœur(s) s’est écrit par mon clavier, dans un orage quotidien pendant cinq mois, c’est par ces voix qu’il y a une sœur et des sœur(s), qu’Éros joue des tours à Thanatos et réciproquement, bref, que c’est un roman. Après, il y a eu plusieurs années de transpiration sporadique pour élaguer ce qu’il y avait de trop et ne laisser que l’os du récit et celui des mots. Ce fut un travail avec d’autres, parfois dans une vibrante sympathie et parfois dans le rebond qu’autorise un retour qui souligne négativement ce que à quoi justement on tient. Ce n’est pas à moi de dire ce que vaut le résultat, mais, dans ma surprise que ce livre existe (aujourd’hui dans tous ses morceaux, même s’il n’est pas encore un objet physique ou numérique), je suis impatient qu’il soit dans vos mains. Son devenir vous appartiendra, il vous appartient déjà.

Mieussy, 12-13 mars 2020

  1. Merci à François Bon de sa lecture du texte de cette conférence. []
  2. J’écris ces lignes de son village de Mieussy. []
  3. Dans Civilisation matérielle, Economie et Capitalisme, Armand Colin, 1986. []

Tagged

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

meta