Ma tante Gina

lundi 19 décembre 2016 § Commentaires fermés sur Ma tante Gina § permalink

Toute lecture est une écriture en nous. Mais parfois la lecture provoque à l’écriture d’une façon plus visible, à travers une coïncidence qui justement cesse d’en être une, s’empare de nous comme nous nous emparons d’elle. Deux chapitres de Ce qu’il faut de Corinne Lovera Vitali1 ont pour titre ma tante Gina et encore ma tante Gina. Il se trouve que moi aussi j’ai eu une tante Gina, dont je ne fus pas aussi proche, mais dont j’ai un vif souvenir qui n’est pas pour rien dans le tropisme qui m’emmène souvent au-delà des Alpes.

Je dis vif souvenir, mais je ne sais plus rien de son visage, de sa silhouette, plus de cinquante ans ont passé depuis ces temps où elle m’appelait ragazzino pour m’épargner la vexation supposée du bambino. C’était dans la maison d’A. l’un de ses fils. Le père d’A. était un cousin germain de mon grand-père, et c’est pour cela qu’on me la désignait comme tante. Dans les années 1920, il était parti en Italie exploiter un procédé chimique en même temps que mon grand-père faisait de même en Belgique et son frère en France. Ma tante Gina a dû donc vivre à Milan où l’entreprise s’était établie, mais je pense qu’elle était originaire d’ailleurs, d’un monde plus rural ou montagnard, de quelque part en tout cas où ne régnait pas la réserve milanaise. Gina était pour moi le maillon italien de la famille.
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  1. Ce billet n’est pas une note de lecture de Ce qu’il faut : je m’abstiens depuis 2014 d’écrire ici des notes de lecture des textes édités par publie.net pour éviter toute confusion entre la promotion que j’en fais comme éditeur et les notes de lectures critiques sur mon site personnel. []

Espace

vendredi 16 décembre 2016 § Commentaires fermés sur Espace § permalink

expansion

la vue porte plus loin
au fond sans fond
devenu objet ou motif

pour l’atteindre
tout entier tendu
le corps
soutient le regard

un nouveau monde
s’inscrit en lui
dessine
des pièces intérieures

puis au soir
les yeux fermés
s’ouvrent sur
ce monde inconnu

l’esprit s’habite
de terreur
et d’exultation

le sommeil se refuse
la nuit geint
et puis s’apaise

demain le monde nouveau
sera familier

Avant les mots

mercredi 7 décembre 2016 § Commentaires fermés sur Avant les mots § permalink

avant les mots
avant le babil même
les pleurs ne sont pas seuls
à rompre le silence

le corps joue de ses instruments
flûte respirante
couinements et gargouillis
une pré-langue
agence des vouloirs

pendant le sommeil paradoxal
les rêves turbulents
de la jeune dormeuse
conversent en un sabir sonore
accompagné de gestes
comme plus tard
le seront les phrases

déjà elle parle

81. Landes

dimanche 4 décembre 2016 § Commentaires fermés sur 81. Landes § permalink

grands rectangles d'arbres
posés sur le plat
des Landes sans fin 
sol déserté entre

Le silence primordial

jeudi 24 novembre 2016 § Commentaires fermés sur Le silence primordial § permalink

Avec l’émerveillement sans fin d’observer le développement perceptif et cognitif d’A., L. et L., la lecture de Maurice Merleau Ponty m’accompagne dans l’écriture d’anatomie des sens. En voici un extrait :

Nous perdons conscience de ce qu’il y a de contingent1 dans l’expression et dans la communication, soit chez l’enfant qui apprend à parler, soit chez l’écrivain qui dit et pense pour la première fois quelque chose, enfin chez tous ceux qui transforment en parole un certain silence. Il est pourtant bien clair que la parole constituée, telle qu’elle joue dans la vie quotidienne, suppose accompli le pas décisif de l’expression. Notre vue sur l’homme restera superficielle tant que nous ne remonterons pas à cette origine, tant que nous ne retrouverons pas, sous le bruit des paroles, le silence primordial, tant que nous décrirons pas le geste qui rompt ce silence. La parole est un geste, et sa signification un monde.

Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, p. 224 de l’édition Tel / Gallimard.
  1. Par contingent, Merleau-Ponty signifie ici non déterminé par des significations déjà formées. Est donc contingent, ce qui constitue un événement dans l’histoire (individuelle ou sociale) des significations, comme est contingent dans l’évolution biologique ce qui n’était pas déjà déterminé, avec la différence que ce n’est pas le seul jeu du hasard, mais celui de la constitution de sujets dans et avec le monde. « Rien ne me détermine du dehors, non que rien ne me sollicite, mais au contraire parce que je suis d’emblée hors de moi et ouvert au monde » écrit-il dans la conclusion de Phénoménologie de la perception. []

Cloche

mardi 22 novembre 2016 § Commentaires fermés sur Cloche § permalink

son d’une cloche

yeux désaccomodés
est-ce à l’intérieur
qu’ils regardent

son qui monte et descend
vague tremblante

que veut ce son ?
une main l’a agi
mais le regard
se porte ailleurs

dans le vide
où se discerne une volonté

tous les sens
submergés d’écoute

Balbutiements

mercredi 16 novembre 2016 § Commentaires fermés sur Balbutiements § permalink

tout ensemble
vision d’un visage
lèvres remuantes
ondes audibles

sculpture intérieure
de la matière
du vouloir
encore indicible

langue
déjà là en puissance
d’écrire l’entendre
en intentions de dire

80. Cambridge

vendredi 28 octobre 2016 § 2 commentaires § permalink

lumière de Nord
rumeur des artères
promesse d'enfance
présages des grues

[in|ex]térieur

lundi 24 octobre 2016 § Commentaires fermés sur [in|ex]térieur § permalink

si tout est intérieur
sans limites
aux bords vagues

d’où alors l’entr’agir ?

le coresprit
mains virevoltantes
se regarde du dehors
en s’agissant du dedans

puis rêvant
joue l’extérieur en lui

il y a de l’autre
du monde
en soi

et de nous
tout autour

En soi

vendredi 21 octobre 2016 § Commentaires fermés sur En soi § permalink

masse de sons
où l’appétit né
d’entre agir
discerne un flux

des yeux boire cette onde
invisible pourtant
insubstantial
une brume à sa place
familière déjà

quand s’y discernera
une bouche
alors frémissement
des lèvres
l’écouter
sera dire
même sans un son

comme plus tard
lire
sera écrire
en soi

De nous

dimanche 16 octobre 2016 § Commentaires fermés sur De nous § permalink

selon le philosophe
trois sens de nous
intérieur, extérieur et propre

tube, membrane et
ce qui nous tient
debout

chez le nouveau-né
plomberie grinçante
comme dans une maison
où l’on rouvre
le robinet d’alimentation
après une longue absence

restera
siège des brûlures
des rongements du désir

la peau
est-ce dedans ou dehors ?
ça dépend
d’où l’esprit
pose la question
tiens, celui-là
où se loge-t-il ?

et la proprioception
sens de tout ce qui est
taken for granted
squelette, muscles, stature
battements du cœur
respiration

sentie
quand nous vient à manquer
dans le vertige
le souffle coupé
la syncope

les troubles
terribles et doux

Toucher

lundi 10 octobre 2016 § Commentaires fermés sur Toucher § permalink

d’abord autour de la bouche

penser à la caresse qu’on fait
à l’entour de lèvres brûlées
par le soleil ou la fièvre

eau qui coule sur
est-ce déjà une peau

et puis partout
l’apesante poussée

bouger
ça résiste
mais quoi

parfois ça pousse
message d’un monde à venir

où l’on sent
du dedans
de dehors

où l’on revient
à touche touche

Goûter

samedi 8 octobre 2016 § Commentaires fermés sur Goûter § permalink

fade | juste un peu salé

tout autour
un liquide-monde
absorption et excrétion
recyclage en trois heures

un seul goût aux nuances complexes

emprunt aux autres sens
odorat liquide

plus tard
comme un souvenir réinventé
imaginer un univers
en chair de fraise | ou de cerise

on y creuse des galeries
comme une taupe

sucré, amer, salé, acide
composants si simples
qu’on discourera sans fin
sur les saveurs

baiser interminable
de toutes nos bouches

Sentir

jeudi 6 octobre 2016 § Commentaires fermés sur Sentir § permalink

on ne peut rappeler une odeur
c’est elle qui nous rappelle
mais nous rappelle pas elle
nous rappelle sa compagnie
nous raccompagne

sans doute pourquoi
sentir dit
à la fois l’odorat
et d’autres sens

on sent le grain
du bois de la table
la douceur de l’air
ou d’un tissu
sur la peau

on sent cet arrière-goût
qui nous délecte
ou nous dégoûte

on se sent mal
et c’est un sens aussi

la faim, la soif
aussi se sentent

mais on ne sent pas
ce qu’on a vu
on a juste l’impression
du déja cela

Les choses et les êtres sentent
c’est fragrant

en anglais
sentient c’est conscient et sensible
ce qu’on ne peut pas sentir
nous échappe à jamais

Ouïr

mardi 4 octobre 2016 § Commentaires fermés sur Ouïr § permalink

l’oreille interne | legs des poissons

boîte cranienne | cage thoracique
tout ce qui résonne | même dans le monde liquide

la peau invisible d’un tambour de chair
gravide soufflant
dans l’amniotique liqueur
des ondes rapides
cinq fois plus que dans l’air

plus tard
toujours corporel
l’ouïr nous transporte

musique
ou tendre gémissement
il joue de nous
en tous sens

ses bruits ininvités
écorchures intérieures
comment alors laisser ouverte
la porte à ses surprises

In visu

jeudi 29 septembre 2016 § Commentaires fermés sur In visu § permalink

voir

rétine projetée | point à point dans le cortex
camera oscura | image inversée
ou plutôt deux | parfois inconciliables

toute une machinerie derrière | soute inconsciente
sur le pont la pensée | capturée ou divisée
schize du coresprit

saccades oculaires | inconscientes ou ralenties
on ne sait pas ce qu’on regarde
mais on croit le guider

images intérieures | brièvement à portée
plus tard reviennent hanter nos rêves
fantômes d’un monde possible

première création
avant le langage

digestion du trop plein visuel

inondés d’images
rêvons-nous encore ?

Avant

samedi 24 septembre 2016 § Commentaires fermés sur Avant § permalink

rien

ou peut-être le goût de ce liquide
mais aucun avant qui permettrait de le caractériser
ou même de dire : cela existe

rien donc

puis peut-être une lueur de son | un bruit de lumière quand le rideau passe devant
devant quoi ?
les sons, tiens il y en a plusieurs | tout autour | vibrent

ivresse du mouvement | mais ça résiste | ça presse | ça coince | ça décoince

parfois ça bouge | ça berce avant le berceau

tout est un avant | ignorant de quoi ?

en ce temps quelque chose se forme, qui nous sera à jamais inaccessible
tout s’écrit si vite que rien ne peut s’effacer
avant l’oubli, donc avant la mémoire

À vif

vendredi 23 septembre 2016 § Commentaires fermés sur À vif § permalink

jamais uniques | interdits parfois

les penser avant la langue | en dessous de la langue | entre les langues
même si ne peuvent se dire que dans

la langue nous dit la difficulté de les dire dans son embrouillamini

les sens de sens ou avec

  • sens-ations
  • les sens (les cinq ou six et ceux dont les transports)
  • sensible | sensuel
  • s-ignifié : il y a du feu dans le sens
  • la raison et la perdre
  • dans ce sens : par là ou aussi à comprendre comme
  • sentiment (ce qu’on ressent pour | opinion sur) et pres-sentiment
  • bon sens ou sens commun

il n’y a pas d’essence des sens
une substance des sens, alors ?

l’anatomie des sens dans le coresprit
mais il faudrait une dissection à vif

Anatomie des sens

vendredi 23 septembre 2016 § Commentaires fermés sur Anatomie des sens § permalink

Anatomie des sens est un projet initié le 23 septembre 2016, à un moment où ayant soumis des travaux précédents à divers éditeurs, leur poids invisible a cessé de m’empêcher d’en entamer un nouveau. L’écriture de ce texte poétique se fera sans doute entièrement sur ce blog, mais je n’en publierai probablement que certains fragments au fil de leur écriture.

Transfuges

lundi 12 septembre 2016 § Commentaires fermés sur Transfuges § permalink

Ceci est le trente-septième texte de la série Néotopies. Ni histoire, ni prédiction, ces textes accompagnent la naissance des néotopies à la façon d’un contrepoint.


Ils sont dans la voiture 5, pas loin de la tête du train. Dans la lumière du jour finisssant, à l’approche de l’entrée du tunnnel, une légère appréhension saisit les passagers même expérimentés. Se réfugient dans le sommeil, dans le silence, dans un livre ou un film. Lui macère dans. Quoi, la honte ? L’impuissance ?. En tout cas de savoir qu’ils passent à grande vitesse le long de la rocade, pas loin de la jungle. Que bientôt, les anglais vont y construire un mur, comme si c’était eux qui délivraient les permis de construire dans le Pas-de-Calais.

À peine un petit choc. Dans une voiture, on aurait soupçonné un raté du moteur. Puis freinage à bloc. Leurs corps plaqués contre les sièges – les billets pas chers sont toujours dans le sens inverse de la marche – un long sifflement, l’arrêt et puis plus rien. Pas une conversation. C’est déjà arrivé une fois. Au retour. Des personnes s’étaient introduites dans le tunnel avait dit la voix du haut-parleur qui s’excusait du retard et de l’inconvenience mais on allait nous dédommager, c’est sûr. Personne n’avait rien dit. Mais là il y a eu un choc. Et pas d’annonce. Puis finalement si. Une qui dit qu’on est arrêté en pleine voie et de ne pas essayer d’ouvrir les portes. Des bruits de choc assourdis sur les parois. Une vitre fendue. On caillasse le train. C’est là qu’il arrête de penser.

Il se lève, se dirige vers le bout du wagon. Elle a compris qui sait quoi, mais le suit. Il appuye sur le bouton et la porte s’ouvre. Reçoit une pierre sur le bras. Forte douleur. Crie « stop, we are with you ». Les silhouettes s’approchent, veulent monter. « Three only ! » leur dit. Pourquoi trois, il ne saura jamais. Elle lui murmure à l’oreille : « Tu es fou, les autres voyageurs vont nous dénoncer ». Deux jeunes hommes qu’ils imaginent afghans. Et une jeune fille, arabe sans doute. Ils montent. La porte se referme. Un bip, bip retentit semblable à celui d’une pelle mécanique qui recule. Stupeur dans le wagon. « Il faut leur donner d’autres vêtements » dit-elle. Ils ouvrent leurs valises. Un jeune homme propose d’équiper l’un des afghans d’un sweater Abercrombie du plus bel effet. Plus loin, jeunes financiers ambitieux et bons citoyens s’affairent sur leurs portables et tablettes. Personne n’ose la dénonciation téléphonique. Bientôt un vide se crée au milieu du wagon, une minorité hésitante se rassemblant côté des réfugiés et une majorité craintive de l’autre. Remarques narquoises puis invectives à distance. Certains des bons citoyens partent vers la tête de train chercher des contrôleurs, lesquels sont de l’autre côté, ne trouveront que des préposés aux plateaux repas. Mais ça sent le roussi.

Le train parcourt les 53,5 km du tunnel et semble prendre un temps infini. C’est alors qu’ils se rendent compte que les réfugiés ont disparu. Évaporés. Sortie du tunnel. Ils s’attendent à ce que le train s’arrête pour fouilles et arrestations. Mais c’est sur une voie de garage d’Ashford International qu’on les parque. Flics ou militaires avec exosquelettes et armes de guerre tout autour. Les transfuges lèvent prudemment les mains, tout en continuant à fusiller du regard les bons citoyens. Ils sont à l’heure actuelle encore détenus pour interrogatoire et punitions applicables. Pas de nouvelle des réfugiés si ce n’est le communiqué habituel selon lequel aucune personne non autorisée n’est parvenue à entrer au Royaume-Uni par le train.