Les narrantes

mercredi 29 mai 2019 Commentaires fermés sur Les narrantes

Ceci est le quarante-deuxième texte de la série Néotopies. Ni histoire, ni prédiction, ces textes accompagnent la naissance des néotopies à la façon d’un contrepoint.


Nous ne savons quoi faire de cet homo narrans devenu peu à peu homo publicans. Shahryar s’affole, tout à coup mille et une Shéhérazade se présentent à lui.
Lionel Ruffel, Trompe-la-mort, Verdier, 2019

L’information clé est la surrection d’un mouvement furtif dans la cité et plus généralement l’alterville. Avec pour mots d’ordre la fuite, l’invisibilité, l’intraçabilité, le brouillage, le flou.
Alain Damasion, Les furtifs, La Volte, 2019.

C’est une histoire de récits. Pas de romans nationaux. Ni des grands récits des avenirs radieux. Encore moins du story-telling de communicants. Pas même de ce que les anglophones appellent des narratives en se lamentant qu’on ne sache plus en produire qui soulèveraient les foules. Non, plutôt des récits semblables par leur multiplicité aux narrats post-exotiques, parce qu’ils permettent de continuer à vivre dans des temps et des lieux invivables, mais différents, parce qu’ils font vivre des agrégats, comme des organismes mono-cellulaires dont l’assemblage dessinerait des possibles devenirs sociaux.

Dans les ruines de l’université, il en était un qui s’intéressait depuis longtemps aux narrations, multiples par le nombre de récits mais aussi de celles qui les racontent, narrations qui trompent la mort ou rouvrent la vie après elle, comme les Mille et une nuits et le Décaméron. Il se demandait quels récits contemporains auraient la force dans des temps mortifères d’ouvrir des chemins qui valent. Il pensa les trouver dans certains projets d’écriture collective, plus ou moins anonymes, qui avaient suscité l’ire de politiques en quête d’ennemis intérieurs pour compléter l’invocation du risque terroriste et des submersions migratoires. Leur pitoyable échec à transformer les œuvres textuelles en preuves de méfaits matériels nous avaient il est vrai bien fait rire, même si leur obstination augurait mal des lendemains. En prime, la contestation – toute relative – de la position d’auteur dans ces textes avait de quoi séduire le narratologue. Ces textes, cependant, souffraient d’une étrange habitude, loin enracinée, qui consiste à ne s’enthousiasmer que pour une population indéterminée, supposée réunie dans des territoires temporairement libérés, chaque individu considéré en particulier trouvant peu de grâce à leurs yeux surtout s’il se mêle de penser un peu différemment. Même si on se réjouissait des déconvenues des croque-morts, il y avait finalement un risque à les laisser désigner en les stigmatisant les récits qui nous rouvriraient la vie. Un autre narrateur, issu d’une frange considérée comme marginale, avait longtemps mûri un narrat nettement plus inclusif, où des constructeurs de cabanes, des hackers voisinaient avec des proferrants (faisant cours au hasard des lieux délaissés), des constructeurs d’armes neutralisant celles qu’on dit non létales, des philologues, des permacultivateurs et des écholologues1. Il n’est pas sûr que les narrantes en aient eu connaissance.

On débat encore de si les narrantes constituent un mouvement. Un commentateur qu’on connaissait plutôt bien intentionné s’est un jour offusqué qu’elles soient solidaires entre elles, au rebours de ce qu’on attendrait d’auteurs comme il faut qui se piétinent les uns les autres pour les rares places de notoriété. Il est vrai qu’en réaction elle montrèrent une nette solidarité dont il doit encore se souvenir, mais on ne leur connaît ni statuts, ni bureau, ni règles de fonctionnement. Elles sont fort diverses, il y en a de sages en apparence qui dissimulent dans leurs mots choisis de terribles élans et d’autres qui se disent rebelles, déconstruisent la novlangue à n’y plus laisser brique sur brique mais à l’occasion ne négligent pas de parcourir des chemins tracés. Il y a des hommes aussi, qui ne rechignent pas à ce que l’on les dise narrantes, ce qui est tout de même plus joli que narrant et fait suer les académiciens. C’est la masse de leurs écrits et leurs dits à toutes, l’intense plaisir mêlé de quelques effrois à les lire et les écouter qui produit des effets subversifs, le principal symptôme en étant le manque d’intérêt pour l’accroissement du PIB. On avait donc essayé d’en organiser la rareté en faisant payer toute lecture et toute écoute, en concentrant l’attention sur un petit nombre de récits estampillés et en facebookisant le web. Mais rien à faire, ça fuyait de partout. Les ventes se concentraient, mais en souterrain, ça grouillait tout de même. Et en plus, avec les écrits et les dits, il y avait des actes, des petits dont on se souviendra comme des grands, des qui font pleurer rien qu’à les raconter. Est-ce que ça suffira ? On vous le demande pour manger et boire ?

  1. J’utilise ce terme, dû à @echolology, en référence aux activités d’analyse et de production sonores d’un des personnages des Furtifs. []

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