Écriture vocale

mardi 6 novembre 2018 § Commentaires fermés sur Écriture vocale § permalink

deux ans juste
il est 19h29
dans le pays où elle vit

elle prend un livre
neuf
qu’on ne lui a jamais lu
tourne les pages
en arrière jusqu’au début

scrute les images
et commence alors
à parler


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Corps écrit

vendredi 19 octobre 2018 § Commentaires fermés sur Corps écrit § permalink

penchée sur la table
crayon tenu comme sa mère

aux grands cercles
matrices
succèdent d’infimes lignes
zigzaguantes

ce sont des écritures
la preuve
si du texte est déjà présent
sur la feuille
elle repasse dessus
avec les mêmes lignes

voici quatre ou cinq
de ces lignes brisées
un meow dit-elle
oreilles du chat
pattes, bouche, queue, ventre

mais disséminées
ici et là
sur la feuille

le texte serait donc
un corps en morceaux épars
et la lecture peut-être
ce qui les rassemble

une histoire

Ombre et reflets

lundi 30 juillet 2018 § Commentaires fermés sur Ombre et reflets § permalink

après le trop fidèle reflet
vient l’ombre
corps projeté
en infinies déformations

épousant
le terrain de jeu
du monde bosselé
allongée
au couchant soleil
raccourcie
dans les montées

elle suit
le départ de la course
est-ce avec un léger retard ?

bras et jambes
s’y tordent et ondulent

pour Murakami1
une sorte d’âme
dont la perte
nous prive
de liberté et d’amour

soudain l’enfante
découvre le voile
à la fenêtre
tôle ondulée pour son ombre

elle voudrait y amener
tout son monde
une feuille de caoutchouc
pour commencer

et soudain prodige
le reflet dans la vitre
se mêle à l’ombre
son visage habite l’ombre
l’une contour
et l’autre texture

c’est d’une indicible
beauté
qu’elle sait
vérifie qu’on regarde
y revient

y aura-t-il
jamais
pareil
pouvoir sur le monde

  1. dans La fin des temps, Points / Seuil, trad. Corinne Atlan, 2001. []

Mer

mardi 10 juillet 2018 § Commentaires fermés sur Mer § permalink

d’abord parler aux vagues
leur dire de venir
parfois rétives
puis toujours
obéissantes

tendre le seau
pour recueillir l’offrande
quelques pas en arrière
et verser une libation
sur le reflux mousseux

répéter mille fois
gestes rythmés par
l’horloge marine
inlassables et doux

mots indistincts
de contentement
d’être une pièce
dans le grand être du monde

plus rien n’existe
si les vagues grandissent
elles l’emporteront
mais oseraient-elles
pense le gardien

il mine mentalement
le geste de le rattraper
soudain il se retourne
juste un regard
mais non bien sûr

Changer de place – Une réflexion

lundi 11 juin 2018 § Commentaires fermés sur Changer de place – Une réflexion § permalink

Je traduis ici une réflexion poétique et phénoménologique de Tina Turco (@larosaturca), dont le texte original italien est reproduit plus bas.


Changer de place – Une réflexion

Je voudrais me souvenir du chant des oiseaux en ce jour, plus touchant aujourd’hui que jamais, doux et mélodieux, scandé d’accents plus délicats et lents, conversant parfois presque comme des oiseaux nouvellement nés; le chant du merle, surtout.

Une chose inouïe s’est produite aujourd’hui pour mon propre chant : quelques vers que je considérais depuis plusieurs semaines comme perdus dans la source indistincte de l’oubli, me sont non seulement revenus à l’esprit au réveil, mais en remontant le fil de cette résurgence, je compris qu’ils m’avaient été rendus parce que je m’étais trouvée physiquement, quelques jours auparavant, dans un endroit qui possédait une affinité essentielle avec ces vers perdus…

Avec quelle surprise m’est alors apparue la prémonition permise par l’écriture poétique, mais aussi le pouvoir intrinsèque de la poésie à entre-mettre différents lieux; à permettre l’expérience sans passer par la sensation physique, et à pourtant s’incarner.

Ici, les vers que je pensais perdus, et dont je doutais qu’ils soient vraiment inspirés, parce qu’ils ne faisaient pas suite à une expérience de vie dans le monde – se réduisant presque à un exercice mental – avaient en fait précédé mon expérience, me permettant de cueillir directement un concentré de sens dans un déplacement qui surpasse1 l’expérience physique de la dimension spatio-temporelle.


Vorrei ricordare oggi i canti degli uccelli, toccanti oggi più di sempre, melodiosi e dolci, marcati da cadenze più soavi, piani e quasi discorsivi a tratti come fossero di uccelli nuovi ; più di tutti, i canti del merlo.

Qualcosa d’inaudito si è compiuto oggi anche per il mio canto : alcuni versi che da settimane consideravo perduti ormai nell’indistinta fonte di Oblio, non solo mi ritornavano alla mente al risveglio, ma riattingendoli comprendevo che ciò poteva accedere grazie al fatto di essermi trovata fisicamente, qualche giorno prima, in un luogo che era per essenza affine ai versi perduti…..

Con quale sorpresa allora ho visto il potere predittivo di poetare, e anche la facoltà intrinseca di Poesia di tra — durci in luoghi diversi ; consentendo l’esperienza senza passare da quella fisica sensoriale, e tuttavia incarnandosi.

Ecco, quei versi che credevo perduti e che dubitavo fossero davvero ispirati perché non erano successivi a un’esperienza viva nel mondo – quasi fossero soltanto un esercizio mentale – in realtà avevano preceduto la mia esperienza, offrendomi di cogliere un distillato di senso direttamente in un moto a luogo che sopravanza l’esperienza fisica della dimensione spazio-temporale.

  1. J’aurais personnellement écrit précède et dépasse mais surpasse est la traduction exacte. []

Lecture

mercredi 30 mai 2018 § Commentaires fermés sur Lecture § permalink

dix-neuf mois
tournant les pages
d’un livre

à chacune une phrase
énoncée en silence
des lèvres
et de la langue
sans aucun son

sa parole muette s’arrête
pour tourner la suivante
l’énoncé porte bien
sur la page

elle conte une histoire
rapide, saccadée
une récitation presque
récapitulant son savoir
de ce qui se passe
inscrit dans les images
et les textes

à la fin du livre
une mosaïque de vignettes
présente les autres
de la collection

elle s’arrête
les examine longtemps
puis repart au début du livre
et reprend
le moulin à lire

Triangle

vendredi 26 janvier 2018 § Commentaires fermés sur Triangle § permalink

quatorze mois chaque
l’une sur le genou droit
l’autre genou gauche
d’elle qui lit
à voix haute un livre

du genou droit
il se met à parler
mêlant aux mots contés
un récit incompris de nous
mais pas de l’une

elle quitte le livre des yeux
qui se portent
sur le visage de l’autre
scrutent ses lèvres
lisent son intention
à des signes invisibles

ce qu’elle apprend là
nul ne pourrait l’enseigner
elle boit une pensée
au fil de la parole

comme plus tard adulte
on guettera les mots
murmurés indéchiffrables
par l’aimé.e rêvant

L’écriture comme enfance

vendredi 24 novembre 2017 § 1 commentaire § permalink

… soit chez l’enfant qui apprend à parler, soit chez l’écrivain qui dit et pense pour la première fois quelque chose, enfin chez tous ceux qui transforment en parole un certain silence1

revenir au silence primordial
dans Cabane d’hiver
on l’entend derrière
les bruits de la nature
c’est un silence de fond
comme le coureur

chez le nouveau-né
silence grouillant
des sons entendus
au ventre
brisé déjà par son cri
douleur de l’air
frayant son premier chemin

pour le suivre
d’abord crier
mais sans un bruit
touiller la tambouille
lire silencieusement
à haute voix
le vouloir dire
d’un texte inécrit

Enfant de 12 semaines mêlant sa voix à une conversation d’adultes à la table voisine2.

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  1. Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, p. 224 de l’édition Tel / Gallimard. []
  2. Bande-son d’une vidéo enregistrée le 19 janvier 2017 par Suzanne Aigrain de son fils Léon Aigrain Smith, né le 25 octobre 2016. []

Parenthèse

mardi 10 octobre 2017 § Commentaires fermés sur Parenthèse § permalink

Pour les proches de Sylvie

ce qui vit
n’est qu’une parenthèse
une incise
dans le récit du temps

une forme traversée
de mille langues
pétrissant dans ses entrailles
la farine brunie des mots
entendus au passage

de l’intérieur ne parle
pas seulement la voix
mais le corps tout entier
le feu brillant des yeux
et le parcours ferme des gestes

lorsque nous recueillons
ses offrandes
chaque parenthèse
nourrit
le récit des multitudes
où vit sa marque

Rapprendre

mardi 7 mars 2017 § Commentaires fermés sur Rapprendre § permalink

troubles soudains
de l’enfant projeté
par le percevoir mutant
dans des mondes inconnus

il nous faut rapprendre
ce vertige des sens
reconfiguration
de ce qui ondoie
dans le coresprit

comme si au bord du vide
se mêlaient
le délice inquiet
d’un amour naissant
et de l’innommable
la terreur muette

c’est dans cette mixture
qu’une ébauche fragile
peut s’écrire en nous
et vibrer avec d’autres

Parler avant la parole

vendredi 3 mars 2017 § Commentaires fermés sur Parler avant la parole § permalink

quatre mois

le flux continu se fragmente
arrêt et reprise
suppléent le manque de consonnes

transition bruitées
où l’oreille devine
le m et le p
assemblées en une nouvelle prosodie
soulignée de gestes

le chant aussi
bouche et langue
machant délicatement
la matière sonore

elle parle
à nous de comprendre
l’onde du sens
navigue sur notre écoute

un hymne au sein
lâchant le téton
pour trois sons
et le happant
d’un plongeon soudain

relève la tête
sourire triomphant
voyez j’existe
comme être de parole

Situation

jeudi 9 février 2017 § Commentaires fermés sur Situation § permalink

J’écris Anatomie des sens dans une double expérience : l’émerveillement d’un grand-père interagissant avec le développement de trois petits êtres et une lecture immersive de Phénoménologie de la perception de Maurice Merleau-Ponty. Je ne sais pas ce qu’Anatomie des sens sera, si ce n’est qu’il s’agira des relations entre langue, écriture et coresprit. Je ralentis sans cesse ma lecture, ressassant chaque phrase, pas pour atteindre une compréhension supérieure, mais plutôt pour que l’expérience de lecture dure, pour habiter ces mots. Attaquant la troisième et dernière partie, je tombe sur ou plutôt dans une phrase :

Ce livre commencé n’est pas un certain assemblage d’idées, il constitue pour moi une situation ouverte dont je ne saurais pas donner la formule complexe et où je me débats aveuglément jusqu’à ce que, comme par miracle, les pensées et les mots s’organisent d’eux-mêmes.

Voilà un sacré cadeau du philosophe à l’écriveur de poésie, même si le « comme par miracle » n’est jamais donné.

Éclat

samedi 4 février 2017 § Commentaires fermés sur Éclat § permalink

premier éclat
des rires
saluant la répétiton
d’un jeu

son corps balancé
des genoux paternels
en arrière puis avant

à deux cent kilomètres
un enfant de cent jours aussi
regarde la vidéo
de ce prodige

éclate de rire
à son tour

il a trouvé
son pareil autrui

Rumeur

lundi 30 janvier 2017 § Commentaires fermés sur Rumeur § permalink

allongé sur la table

conversations du restaurant
fondues en rumeur ductile

tente un premier son
trop criard

s’arrête écoute

un filet de voix
affluent modeste
joint à la rumeur

s’amplifiant peu à peu
chant qui se cherche

exister
au grand chœur du monde
quelle joie

Flot

mercredi 18 janvier 2017 § Commentaires fermés sur Flot § permalink

rivière de sons
en flot continu

pas un chant
c’est la langue qui coule
in-formée encore

mots roulant
comme pierres
charriées

torrent en nous
de part en part

vouloirs tout autour
et le nôtre
comme une basse continue

est-ce cela qu’on appelle soi ?

Regards

mardi 3 janvier 2017 § Commentaires fermés sur Regards § permalink

boire des yeux
ou se noyer
dans la houle
d’un autre regard

avant les larmes
avant les yeux brillants
si fort déjà le courant
qu’il épuise l’esprit
brûle le corps

le regard de l’infant
se détourne bientôt
de cette lave qui l’épuise

plus tard les amants
revivront le feu
la si douce noyade

s’ils se détournent
fut-ce un instant
est-ce désamour
ou pour goûter d’y revenir ?

Prosodie

mercredi 28 décembre 2016 § Commentaires fermés sur Prosodie § permalink

prosodie première
avant les mots
avant tout signifié

l’animal y lit l’intention
du petit humain
tout le corps en frémit

prosodie
première imitation
tout y manque encore

en quête
d’une nouvelle musique
de la langue

le poète
impuissant nourrisson
retrouve cet état premier

Alteri nos

mercredi 21 décembre 2016 § Commentaires fermés sur Alteri nos § permalink

ça bruisse de vouloirs
requiérant le nôtre

choses, êtres et ces choses
que des êtres ont voulu
et nous donnent
est-ce pour que nous
en soyons les jouets ?

parmi les êtres
nos petits semblables
rivaux et complices

une sorte d’énigme
posée sous nos yeux
plus mystérieuse encore
qu’un reflet au miroir

présentés à nous
comme une offrande
que nous hésitons à saisir
de tous nos sens
en devenir

Espace

vendredi 16 décembre 2016 § Commentaires fermés sur Espace § permalink

expansion

la vue porte plus loin
au fond sans fond
devenu objet ou motif

pour l’atteindre
tout entier tendu
le corps
soutient le regard

un nouveau monde
s’inscrit en lui
dessine
des pièces intérieures

puis au soir
les yeux fermés
s’ouvrent sur
ce monde inconnu

l’esprit s’habite
de terreur
et d’exultation

le sommeil se refuse
la nuit geint
et puis s’apaise

demain le monde nouveau
sera familier

Avant les mots

mercredi 7 décembre 2016 § Commentaires fermés sur Avant les mots § permalink

avant les mots
avant le babil même
les pleurs ne sont pas seuls
à rompre le silence

le corps joue de ses instruments
flûte respirante
couinements et gargouillis
une pré-langue
agence des vouloirs

pendant le sommeil paradoxal
les rêves turbulents
de la jeune dormeuse
conversent en un sabir sonore
accompagné de gestes
comme plus tard
le seront les phrases

déjà elle parle

Où suis-je ?

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