Trop loin, trop près

lundi 18 septembre 2017 § 0 commentaire § permalink

C’est rien de dire que j’ai du mal à m’y remettre, après avoir plus ou moins déserté l’atelier pendant sept mois. Pendant ces sept mois, j’ai écrit, puis révisé suite aux retours de premières lectrices, un roman dont je ne vous dirais— presque — rien dans ce billet. L’écriture de ce texte s’emparait de toutes les activités corporelles et mentales qui sont pour moi nécessaires à la production littéraire, dont beaucoup n’ont rien à voir avec l’acte physique de presser des touches, bouger des curseurs ou faire défiler des textes. Je n’avais pas cessé pour autant de m’engager dans des interactions intenses avec d’autres, certains ayant pris dans cette période une place particulière : mes trois petits-enfants dont le développement refuse obstinément de se ralentir un peu pour je parvienne à correctement l’observer et m’en délicer et nos hôtes étrangers qu’avec tant d’autres nous essayons de protéger de la maltraitance politique et administrative et de doter de la considération au sens que Marielle Macé donne à ce mot, c’est à dire une respiration qui conjoigne la colère [contre le sort qui leur est fait] et l’attention, l’être affecté et le scrupule et au bout du compte, simplement les maintenir dans leurs droits. Pendant ce tunnel d’écriture, j’ai éprouvé le besoin de rapatrier de la vie sociale quelques tableaux qui sont insérés dans le texte du roman comme si le temps et l’espace d’écriture faisait irruption dans l’univers fictionnel. Mais la séparation restait grande.

La grande difficulté que je ressens à retrouver l’interpénétration quotidienne de l’écriture sur le site et des autres temps, ceux des promenades et des conversations, des tâches travailleuses et domestiques, des regards et des gestes rend explicite pour moi ce que cette interpénétration a d’irremplaçable, la façon dont elle constitue un tissu où les possibles de la langue entrouvrent ceux de la vie et les élans de la vie se métamorphosent en textes. Le temps de l’écriture en chambre est soit trop loin de celui du réel qu’il abolit pour le recréer, soit lorsqu’on le réel y fait irruption, trop près pour qu’on y voit nettement. Tout cela peut être beau, mais ce qui alimente vraiment un parcours d’écriture, c’est la juste distance que permet l’atelier sur le web.

La pensée est-elle libre ?

lundi 10 mars 2014 § 1 commentaire § permalink

A l’invitation de Robert Mankin et Ali Reza, j’ai fait hier l’une des interventions introduisant une discussion collective sur « Est-ce que la pensée est libre ? » à la Fondation Deutsch de la Meurthe de la Cité Universitaire de Paris. Les autres interventions émanaient de Denis Kambouchner qui a positionné le débat avec une remarquable clarté et rigueur et Muriel Ekovich qui y apportait le point de vue d’une neuro-scientiste et vidéaste de communication scientifique. Les résidents de la fondation ont animé la discussion. Je ne savais pas trop dans lequel de mes blogs publier ce texte qui porte à la fois sur les libertés dans l’ère numérique et le rapport entre pensée consciente et activités mentales sous-jacentes dans l’écriture. Va pour ce blog ci.


Le cerveau humain a probablement assez peu évolué pendant les 50 000 dernières années, et les capacités intellectuelles des êtres humains ont donc eu un support biologique assez constant. Pourquoi donc un spécialiste du numérique, de l’informatique et d’internet aurait-il quelque chose de spécifique à vous dire sur la question qui nous est posée : « est-ce que la pensée est libre ? » ? C’est que si le support biologique, dont va nous parler Muriel Ekovich, est stable, les conditions de la pensée, de la mémoire, de l’expression, de l’échange, de l’action matérielle, de l’accès à l’information ont profondément changé pendant ces 50,000 années et en particulier récemment.
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Quelques pensées sur le futur de l’édition numérique littéraire

vendredi 30 août 2013 § 15 commentaires § permalink

L’un des principaux acteurs de l’édition numérique littéraire, la galaxie publie.net (qui inclue les édition publie.net, leur extension publie.papier, la revue D’ici là, etc.) est en train de se reconfigurer pour une nouvelle étape. Une équipe déjà active d’auteurs et de professionnels de l’édition numérique prend les rènes, et j’espère pouvoir l’y aider, ne serait-ce que par reconnaissance pour tout ce que m’ont apporté les auteurs et lecteurs qui évoluent dans cet univers.

Ecosystème de l'écriture numérique

Comme j’ai déjà eu l’occasion de le souligner, on ne peut pas concevoir le futur d’une maison d’édition numérique littéraire sans prendre en compte l’ensemble de l’écosystème de l’écriture, de la lecture, de la médiation et plus généralement du numérique.
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Une maison numérique, du blé et deux heures de temps libre par jour

mardi 16 juillet 2013 § Commentaires fermés sur Une maison numérique, du blé et deux heures de temps libre par jour § permalink

Il y a 85 ans, Virginia Woolf annonçait dans A Room of One’s own qu’un siècle plus tard, il serait moins exceptionnel qu’une auteure soit dotée d’une pièce où travailler sans être dérangée et de cinq cents livres de rente. Ces femmes pourraient ainsi libérer le potentiel complet de leur écriture pour qu’elle embrasse toute la réalité. Elle précisait qu’il fallait mesurer la part du symbole dans chacune des deux conditions, la pièce à soi représentant les conditions de la liberté de travailler et penser par soi-même et les cinq cent livres de rente, celles du temps libre et de la contemplation. Il va falloir sérieusement sprinter dans les 15 dernières années pour que la promesse soit tenue. Mais sans attendre, on peut revisiter A Room of One’s own avec à l’esprit une autre question, celle des conditions de développement de l’écriture numérique.

L’idée m’en est venue lors d’une conversation avec un praticien de l’écriture numérique dans une rencontre d’activistes culturels numériques. Comme je lui faisais part de mon admiration pour Virginia Woolf (VW ci-après) et du rôle important qu’Une pièce à soi jouait pour certaines pratiques d’écriture numériques, il m’opposa que les cinq cents livres de rente relevaient d’une conception bourgeoise élitiste, et qu’il avait du mal à aller plus loin. Or justement il faut aller plus loin et s’abstraire un peu du détail des conditions proposées par VW1. C’est à a partir de l’attention remarquable qu’elle porte aux conditions matérielles de l’acte d’écriture2, que nous pouvons explorer les conditions de développement de l’écriture numérique.
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  1. Le mot rente prête à la critique mais si VW cite l’exemple d’un héritage reçu d’une tante, elle mentionne aussi ailleurs des auteures contemporaines les obtenant par des activités de traduction et rédactionnelles. 500 livres de 1928 représentent 25 000 € d’aujourd’hui, soit 2000 € par mois, 40% de plus que notre salaire médian, mais bien moins que les gains de nos rentiers actuels. []
  2. Cette attention aux conditions matérielles d’une production intellectuelle et aux conditions matérielles tout court évoque Marx et surtout Engels, lui même issu d’une famille d’industriels. []

Pratiques non marchandes et activités commerciales pour l’écriture numérique

lundi 10 juin 2013 § 1 commentaire § permalink

C’était il y sans doute 25 ans. Devant un bar d’une petite ville des Pyrénées, deux hommes se battaient. L’un semblait semblait avoir le dessus et cognait à répétition la tête de l’autre sur le trottoir. Terrorisé qu’il le tue ou le blesse gravement, j’intervins pour calmer le jeu. En environ 30 secondes, ils se mirent d’accord pour castagner en chœur le pertubateur qui prétendait les empêcher de régler leurs comptes. Je n’ai pas perdu cette habitude de tenter d’aider au dépassement de désaccords entre amis, mais maintenant, je mets mon casque d’avance. Donc, sachez le bien, j’ai la même sympathie pour ceux qui tentent d’organiser les pratiques non marchandes comme une sphère autonome et pour ceux qui veulent explorer toutes les façons de rendre ces pratiques soutenables, y compris par une articulation directe avec des activités commerciales.

Je voudrais ici défendre une thèse simple… aux conséquences complexes : dans l’écosystème d’écriture numérique, nous avons besoin de l’exploration simultanée de modèles qui autonomisent complètement la sphère non marchande et de modèles qui l’articulent avec l’édition commerciale. Là où les conséquences sont complexes, c’est qu’il s’agit bien de deux modèles de développement de l’écriture numérique, qui peuvent entre en tension l’un avec l’autre, mais qui partagent des valeurs communes qu’il est important d’expliciter : » Lire la suite «

Qu’est-ce qui lit en nous ?

dimanche 5 mai 2013 § 2 commentaires § permalink

On venait d’annoncer la mise en place de masters de création littéraire. Dans un entretien avec Macha Séry du Monde, Hélène Merlin-Kajman exprimait sa méfiance à l’égard de l’enseignement de l’écriture littéraire à l’université. Elle avançait divers arguments qui auraient pu constituer d’utiles avertissements sur les écueils à éviter (asservissement de l’écriture à la communication, normalisation des procédés). Seulement, il ne s’agissait visiblement pas d’esquisser ce que devrait être un espace éducatif d’appropriation de l’écriture et de l’opposer aux projets en cours. Elle en critiquait le principe même, défendant pied à pied l’enseignement commentaire de la littérature1, affirmant que « pour écrire il faut avoir été touché par ses lectures ». Apparemment ce point est peu contestable, et pourtant, une fois surmontée ma frustration devant le conservatisme disciplinaire de l’interviewée (elle-même romancière), c’est justement cette affirmation que j’ai décidé de soumettre à l’exercice du doute.
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  1. L’enseignement littéraire et plus généralement artistique restreint au commentaire analytique érudit à l’université a eu certains mérites involontaires : la nature humaine ayant horreur du vide, des espaces d’apprentissage de création se sont développés dans les écoles d’art et dans les ateliers de pratiques plus informels. []

Reconnaissance, soutenabilité, édition et visibilité pour l’écriture numérique

mardi 29 janvier 2013 § Commentaires fermés sur Reconnaissance, soutenabilité, édition et visibilité pour l’écriture numérique § permalink

Dans la dernière partie de la rencontre publie.net organisée vendredi 25 janvier au Centre Cerise, une discussion s’est engagée à partir de questions et affirmations provocantes d’Emmanuel Tugny (qui avait publié précédemment un passionnant entretien avec François Bon sur son blog de Mediapart).

On était fatigués comme un vendredi soir, affamés ou bourrés de cacahuètes et le cerveau plein des choses passionnantes d’avant, mais tout de même des questions essentielles ont pointé la tête dans cette discussion qu’il faut je crois garder à l’esprit. J’essaye de les restituer ici en demandant grande indulgence sur la fidélité de cette restitution (voir point précédent sur fatigue et cacahuètes). C’est parti de questions du provocateur demandant à François Bon « qui il publiait » et suggérant que ce serait, là comme ailleurs, des gens frustrés et affamés de publication, recherchant la reconnaissance symbolique et pratique qui va avec. Au « qui » François Bon répondit que l’essentiel c’était que c’était presque uniquement des auteur(e)s qu’il avait découverts par leur blog ou site, et que c’était cela le plus important parce que cela signalait que ces sites et les pratiques qui vont avec sont le lieu d’une forme importante de la création littéraire aujourd’hui. Maintenant, comme tout être humain se construit en reconnaissant les autres et recherche leur reconnaissance, qu’est ce donc que la reconnaissance pour les écriveurs numériques ?
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Où suis-je ?

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