Les âmes sauvages – Nastassja Martin

lundi 10 juillet 2017 § Commentaires fermés sur Les âmes sauvages – Nastassja Martin § permalink

Ainsi ces êtres liminaires peuplent-ils toutes les histoires, passées ou actuelles : ils sont ceux qui donnent envie aux hommes d’exister en leur ouvrant un nouveau registre de possibles dans les moments les plus sombres, c’est à dire en leur montrant qu’aucune certitude sur le statut des autres ne tient face à l’inventivité dont ils sont capables. En les réintégrant sans cesse dans le collectif humain, les hommes ordinaires réincorporent cette aptitude à la métamorphose et deviennent à leur tout autres : des êtres eux aussi hors du commun.
Les âmes sauvages, p.241

Mon travail littéraire s’abreuve à certains courants de l’anthropologie et de la philosophie. La rencontre avec le livre de Nastassja Martin1 ne procède donc pas du hasard, mais plutôt d’une sorte de navigation au jugé, de suivi de certaines traces de pensée qui me paraissent porteuses d’un nécessaire renouvellement du regard chez ceux qui veulent explorer les possibles de la langue et du récit. C’est en suivant la trace du perspectivisme d’Eduardo Viveiros de Castro découvert lors d’une conférence-performance de Vera Mantero, que j’ai rencontré Les âmes sauvages. Eduardo Viveiros de Castro a formulé sa théorie du perspectivisme, dont il reconnaît qu’elle a eu de nombreux précurseurs, pour rendre compte des modes de pensée de populations de chasseurs-cueilleurs d’Amazonie. Il en a donné lui même un définition lumineuse dans le seul texte de lui que j’ai pu lire :

il s’agit de la conception commune à de nombreux peuples du continent [sud-américain], selon laquelle le monde est habité par différentes espèces de sujets et de personnes, humaines et non-humaines, qui l’appréhendent selon des points de vue distincts.

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  1. Les âmes sauvages : face à l’occident, la résistance d’un peuple d’Alaska, Éditions La Découverte, 2016. []

Ma tante Gina

lundi 19 décembre 2016 § Commentaires fermés sur Ma tante Gina § permalink

Toute lecture est une écriture en nous. Mais parfois la lecture provoque à l’écriture d’une façon plus visible, à travers une coïncidence qui justement cesse d’en être une, s’empare de nous comme nous nous emparons d’elle. Deux chapitres de Ce qu’il faut de Corinne Lovera Vitali1 ont pour titre ma tante Gina et encore ma tante Gina. Il se trouve que moi aussi j’ai eu une tante Gina, dont je ne fus pas aussi proche, mais dont j’ai un vif souvenir qui n’est pas pour rien dans le tropisme qui m’emmène souvent au-delà des Alpes.

Je dis vif souvenir, mais je ne sais plus rien de son visage, de sa silhouette, plus de cinquante ans ont passé depuis ces temps où elle m’appelait ragazzino pour m’épargner la vexation supposée du bambino. C’était dans la maison d’A. l’un de ses fils. Le père d’A. était un cousin germain de mon grand-père, et c’est pour cela qu’on me la désignait comme tante. Dans les années 1920, il était parti en Italie exploiter un procédé chimique en même temps que mon grand-père faisait de même en Belgique et son frère en France. Ma tante Gina a dû donc vivre à Milan où l’entreprise s’était établie, mais je pense qu’elle était originaire d’ailleurs, d’un monde plus rural ou montagnard, de quelque part en tout cas où ne régnait pas la réserve milanaise. Gina était pour moi le maillon italien de la famille.
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  1. Ce billet n’est pas une note de lecture de Ce qu’il faut : je m’abstiens depuis 2014 d’écrire ici des notes de lecture des textes édités par publie.net pour éviter toute confusion entre la promotion que j’en fais comme éditeur et les notes de lectures critiques sur mon site personnel. []

Le silence primordial

jeudi 24 novembre 2016 § Commentaires fermés sur Le silence primordial § permalink

Avec l’émerveillement sans fin d’observer le développement perceptif et cognitif d’A., L. et L., la lecture de Maurice Merleau Ponty m’accompagne dans l’écriture d’anatomie des sens. En voici un extrait :

Nous perdons conscience de ce qu’il y a de contingent1 dans l’expression et dans la communication, soit chez l’enfant qui apprend à parler, soit chez l’écrivain qui dit et pense pour la première fois quelque chose, enfin chez tous ceux qui transforment en parole un certain silence. Il est pourtant bien clair que la parole constituée, telle qu’elle joue dans la vie quotidienne, suppose accompli le pas décisif de l’expression. Notre vue sur l’homme restera superficielle tant que nous ne remonterons pas à cette origine, tant que nous ne retrouverons pas, sous le bruit des paroles, le silence primordial, tant que nous décrirons pas le geste qui rompt ce silence. La parole est un geste, et sa signification un monde.

Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, p. 224 de l’édition Tel / Gallimard.
  1. Par contingent, Merleau-Ponty signifie ici non déterminé par des significations déjà formées. Est donc contingent, ce qui constitue un événement dans l’histoire (individuelle ou sociale) des significations, comme est contingent dans l’évolution biologique ce qui n’était pas déjà déterminé, avec la différence que ce n’est pas le seul jeu du hasard, mais celui de la constitution de sujets dans et avec le monde. « Rien ne me détermine du dehors, non que rien ne me sollicite, mais au contraire parce que je suis d’emblée hors de moi et ouvert au monde » écrit-il dans la conclusion de Phénoménologie de la perception. []

Faire le mur – Emmanuèle Jawad

samedi 3 septembre 2016 § 2 commentaires § permalink

C’était au Marché de la poésie, sur le stand des Éditions Lanskine. Sur une table, les livres regroupés des copines du Général : Lucie Taïeb, Marie de Quatrebarbes, Anne Kawala. Et celui-là, que je n’avais pas lu. Après une petite conversation, l’éditrice me donne le livre d’Emmanuèle Jawad, geste attentionné. Il est resté quelque mois sur l’étagère des livres qui me reprochent de n’avoir pas été lus. Puis m’a accompagné un matin pour aller boire un café au soleil. Je ne comptais pas en faire une note de lecture. Mais si.

En fait j’en avais déjà lu des bouts dans remue.net. Mais ce n’était pas la lecture au café ensoleillé. Le léger éblouissement dû au trop de lumière sur les pages, la sensation que ça ne va pas durer, ce moment, qu’il y faut y ếtre à plein. Pour la poésie cela donne la possibilité de percevoir en même temps la forme et ce que le poème dit/fait, au lieu de devoir alterner. Donc à l’oloé du café ensoleillé, j’emmène toujours des livres de poésie, parce que si on lit rien qu’un poème comme ça, la journée est sauvée.

Emmanuèle Jawad rend visite aux murs bien sûr, les incontournables (Berlin, Belfast, Chypre, la Palestine) et surtout ceux immenses et dispersés tout autour de notre Europe forteresse de la honte et au nord du Mexique. Ça, c’est la réalité, celle dont Mallarmé dit que le travail du poème est de l’abolir1, pas en la détruisant, mais en défaisant de ce qu’elle a d’évidence qui s’impose à nous et nous empêche de penser.
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  1. Ceci imprégné de la lecture de Pierre Campion, Mallarmé, poésie et philosophie. []

De la destruction – Amandine André

samedi 14 mai 2016 § Commentaires fermés sur De la destruction – Amandine André § permalink

Un avertissement d’abord. Je vais vous décrire les textes réunis dans De la destruction comme des torrents charriant mots et petites phrases tels des galets qui s’entrechoquent. Or, pour le peu que j’en sache, quand Amandine André lit ces textes, elle le fait avec une lente et implacable douceur. Je ne crois pas qu’il y ait de contradiction. Le torrent que je décris se précipite dans l’esprit du lecteur du texte, en tout cas dans le mien.

Des rafales. Comme dites par une bouche d’où sortirait un petit zoo de mots. Avec beaucoup de répétitions. Mais ce n’est pas de l’écriture répétitive au sens où on parle de musique répétitive. Dans cette dernière, la répétition installe une constante sur laquelle la variation se détache et prend son sens. Dans l’écriture d’Amandine André, c’est la variation qui est permanente et la répétition en elle des mots, des structures de phrases brèves, ne sert qu’à rendre plus percutant le sens résultant d’un nouvel agencement ou de l’utilisation d’un mot qui n’apparaîtra qu’une fois. Qu’on en juge des premières phrases du texte Cercle des chiens qui ouvre De la destruction :

Chiens. Chiens dans la tête. Chiens dehors. Chiens. Dans la bouche dévorent chair. Chiens. Tournent et chiens fouillent et chiens gardent. Chiens dans la tête bouffent. Plus de silence. Chiens hurlent. Chiens grognent. Chiens menacent. Rognent.

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Surveillances

mercredi 11 mai 2016 § Commentaires fermés sur Surveillances § permalink

visuel Carole Zalberg

Sous ce titre paraît aujourd’hui aux Éditions publie.net un recueil de textes littéraires sur la surveillance et l’écriture des vies. Les contributions ont été invitées et suivies éditorialement par Céline Curiol et moi, avant que Guillaume Vissac et Roxane Lecomte prennent le relais pour produire le livre dans ses déclinaisons papier et numérique.

Dire d’abord ce que l’existence même du livre doit aux travaux antérieurs de l’une des contributrices, Cécile Portier. Dans son projet Traque Traces puis dans Étant donnée, elle ne s’est pas contentée d’écrire et de faire écrire sur la surveillance contemporaine, ni même de souligner, avant les révélations d’Edward Snowden, l’impact de l’existence d’une surveillance massive et pervasive sur la liberté de pensée et d’expression. Elle a esquissé un autre programme, celui d’une réclamation (au sens du mot d’ordre « reclaim the streets ») des récits, y compris ceux qui se déroulent dans l’espace des traces numériques, réclamation qui est la condition de la réclamation de nos vies, de leur écriture.

Plus directement, le projet du livre est né dans le cadre du Symposium Au-delà de Big Brother : la surveillance entre réalité et fiction, coorganisé par le Festival du Film de Lisbonne-Estoril et La Quadrature du Net en 2014. Activistes et écrivains y avaient échangé, mais avec une présence limitée des derniers et nous avons eu la volonté d’approfondir ces échanges par un appel à écriture.

visuel Céline Curiol

La question que nous avions posée aux auteurs invités était : Si nos vies sont suivies en temps réel, pourrons-nous encore les écrire ? Certains ont préféré laisser la question à distance, alors que d’autres comme Marie Cosnay l’ont décortiquée à la lettre. Les textes nous ont surpris par leur diversité et débordent largement des seuls aspects numériques : ils abordent la façon dont ceux-ci prennent appui sur des continents intérieurs de la surveillance et de ce qui y résiste ou négocie avec elle. Il y a la surveillance avant la surveillance, ce que le surveillé tente de restituer d’une symétrie avec le surveillant, si mise à mal par nos sociétés du drone sécuritaire et social, l’auto-surveillance de plusieurs façons. Mon propre texte plonge ses racines dans l’activisme de La Quadrature du Net qui a été en pointe dans les combats contre le partenariat public-privé de surveillance globale de masse. Mais peut-être pas comme on s’y attendrait. Bonne lecture.

Anne Kawala – Le déficit indispensable

lundi 2 mai 2016 § 1 commentaire § permalink

Huit jours en montagne. De longues heures au refuge-auberge. De ces heures où on se plonge dans une forme de lecture particulière. Lire une phrase, un paragraphe et laisser résonner dans le corps fatigué, les rêveries encore habitées du paysage traversé le matin. Et on recommence. Ou soudain on lit quatre pages pleines dans le souffle d’une voix intérieure qu’on aimerait projeter autour, mais on n’ose pas. Il faut des livres qui s’y prêtent, et là j’étais tranquille, j’en avais deux. Deux livres de cette littérature contemporaine sur laquelle on ne sait pas complètement poser une qualification, si ce n’est que c’est celle qu’on voudrait défendre. On dit : enracinée dans le Web ou qui vient de ceux que le numérique a façonné et certains ont su ne pas se laisser façonner passivement, écrire un devenir dans ce temps. Il se trouve que ce sont des femmes (mais pas que) qui ont su le faire avec la plus grande liberté, osé produire des objets qui ne rentrent pas dans les cases, expl-oser la langue comme dit l’amie Juliette. Donc j’avais deux livres pas trop lourds dans le sac à dos, tous deux édités aux Éditions Al Dante, Le déficit indispensable d’Anne Kawala et De la destruction d’Amandine André (sur lequel je reviendrai dans une autre note de lecture).

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Et nos visages, mon cœur, brefs comme des photos de John Berger

dimanche 1 mai 2016 § Commentaires fermés sur Et nos visages, mon cœur, brefs comme des photos de John Berger § permalink

Un petit livre rassemble en lui les facettes de l’écriture de John Berger. Son titre « and our faces, my heart, brief as photos » est le dernier vers d’un poème. Petits récits dont chacun porte une pensée profonde, immense pertinence de l’anayse du regard, de la perception du rapport entre corps et conscience, amour et humanité. On voudrait traduire chaque passage pour le rejouer dans son esprit, dans sa langue.

Il est allongé avec la tête entre ses jambes. Combien de millions d’hommes se sont tenus ainsi. Combien de femmes, plaçant une main sur leurs têtes et souriant pensivement, ont pensé à l’accouchement.

mais autant traduire d’abord le poème qui introduit le livre et lui donne son titre :

Quand j'ouvre mon portefeuille
pour montrer mes papiers
payer une note
ou vérifier l'horaire d'un train
je regarde ton visage

Le pollen des fleurs
date d'avant les montagnes
les Aravis sont jeunes
parmi les monts

Les fleurs produiront
encore des ovules
quand les Aravis vieillissants
ne seront que collines

La fleur dans le portefeuille
du cœur, la force
qui nous fait vivre
survivront à la montagne

Et nos visages, mon cœur, brefs comme des photos

Le livre a été traduit par Katia Berger Andreadakis en 1991 sous le titre Et nos visages, mon cœur, fugaces1 comme des photos aux Éditions Champ Vallon.

  1. Pourquoi ai-je traduit brief par bref et non par fugace ? C’est d’une part parce que brief (comme adjectif) veut dire bref, mais à soi seul cela n’excuserait pas l’étrangeté de dire que des visages ou des photos sont brefs. Mais les visages et les photos sont au cœur de tout l’ouvrage. Les photos ne sont pas fugaces, c’est ce qu’elles saisissent qui l’est. Quant aux visages, John Berger nous dit que ceux qui lui apparaissent lorsqu’il ferme les yeux sont avec certitude pour lui ceux de morts. Ce sont nos vies qui sont brèves. []

Mises en scène

lundi 14 mars 2016 § Commentaires fermés sur Mises en scène § permalink

Je l’ai déjà dit en 4 fois 140 caractères, Dans le squelette de la baleine mis en scène par Eugenio Barba et son Odin Teatret a été pour moi un vrai choc, un émerveillement brutal. La principale inspiration revendiquée par le texte remis aux spectateurs sous la forme d’un tout petit livret cousu est celle du Devant la loi de Kafka. Il s’y ajoute certains extraits assez hétérodoxes des manuscrits gnostiques coptes de Mag Hammadi1. Ce qui rassemble ces sources d’inspiration, c’est une vision ancrée dans des religions de l’émancipation humaine et du retournement des relations entre les êtres humains et leur(s) dieu(x), retournement à travers lequel il appartient aux humains d’exercer leur liberté pour inventer un monde qui soit plus hospitalier à ce(s) dieu(x).

J’ai lu Kafka quand j’avais entre 16 et 18 ans, Le procés, La métamorphose et surtout les Lettres à Milena qui enflammaient mes amis d’alors pendant que, plus jeune qu’eux, je me demandais surtout comment faire pour que certaines veulent bien considérer mon air malheureux avec autre chose qu’une pitié amicale. Je ne crois même pas qu’à l’époque je savais que Le procès était un roman inachevé dont seul la Parabole de la loi avait été publié du vivant de Kafka (on ne lisait pas les préfaces, c’était nul, on se ferait notre propre idée). J’étais comme aujoud’hui un athée aux origines alimentées par de multiples cultures, y compris religieuses. Le milieu où je traînais agitait des interrogations sur l’identité culturelle juive et s’il fallait l’épouser ou la respecter à distance critique. Certains s’échauffaient autour des thèmes théologiques protestants de la mort de Dieu. On se demandait si on pouvait s’opposer aussi fort à la guerre du Vietnam et ne pas se dire soutien des communistes vietnamiens. On lisait des livres auxquels on ne comprenait rien qui parlaient de différance. S’y intéresser était la porte d’entrée de l’attention de certaines, porte devant laquelle veillaient hélas pas mal de gardiens. On commençait à comprendre qu’il n’y avait pas en face de nous un ennemi, mais un système bureaucratique anonyme, que l’essentiel de son pouvoir résidait notre acquiescement à certaines de ses règles, notre peur de les contester. Alors on énonçait de temps en temps des énormités provocantes, histoire de se prouver qu’on était capable de dépasser cette peur.
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  1. L’article de Michael Löwy que je cite plus loin critique de façon convaincante ceux qui veulent rattacher la pensée de Kafka à ces courants gnostiques, mais cela n’interdit bien sûr pas de les rapprocher dans une nouvelle œuvre. []

La nostalgie de Barbara Cassin

lundi 15 février 2016 § Commentaires fermés sur La nostalgie de Barbara Cassin § permalink

La version courte c’est que ce livre est un petit bijou d’intelligence, de sens et de sensibilité dont il y a beaucoup à tirer et pour longtemps. Mais ce serait trop allusif d’en rester là. Ce petit livre dont le sous-titre est « Quand donc est-on chez soi ? » a été réédité chez Pluriel en 2015. Il était paru à l’origine en 2013 aux Éditions Autrement.

Après Loin de moi de Clément Rosset, c’est la deuxième fois que je fais une note de lecture sur un écrit philosophique dans ce blog dédié principalement à mes productions poétiques. Bien que très différents, les écrits philosophiques concernés labourent le terrain où germe la poésie. Leur écriture en est d’ailleurs comme envahie. Le premier chapitre de La Nostalgie, que je vous laisse découvrir, est tout entier un texte poétique, et pas seulement parce qu’il cite des poèmes, ou parce que pour comprendre et transmettre des émotions qui sont sans doute trop fortes pour pouvoir être directement décrites, la poésie est un passage nécessaire. Il faut à Barbara Cassin dire qu’on est « hospité » pour introduire l’une des thèses fondamentales du livre qui est que l’on est chez soi et toujours de façon fragile, là où on est reconnu, accueilli… même si on n’y est… pas (chez soi) au sens du lieu et encore moins du peuple de naissance.
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Louis sous la terre de Sereine Berlottier

mardi 10 novembre 2015 § Commentaires fermés sur Louis sous la terre de Sereine Berlottier § permalink

Il y avait un handicap au départ. En général, je n’aime pas les livres à propos de peintres ou de musiciens. Enfin c’est ce que je croyais avant le Séraphine de Françoise Cloarec (découvert d’abord à travers son adaptation cinématographique) et Charlotte de David Foenkinos. Ce n’était pas une réticence à ce que les images ou la musique parlent « en texte ». Juste une incertitude sur la possibilité de mêler le récit d’une vie et cette parole « en texte » des œuvres. Mais ce livre là, je savais que je pourrais y entrer par un autre chemin, par la langue.

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J’ai donc commencé à lire Louis sous la terre en mode « mais comment elle fait ». Cela commence par les phrases courtes, ciselées, rythmées par la répétition d’assonances, des « ras » de la deuxième personne du futur par exemple. J’ai goûté les mots avant de prêter attention à leur sens profond. La longue liste des Louis et de leurs attributs en forme de noms propres. Par moments, la prose versifiée avec un point au bout de chaque ligne, la même formule que dans le Charlotte déjà mentionné, et pourtant un effet complètement différent, sans doute parce que l’on passe vite des phrases brèves à des lambeaux de phrase, un seul mot parfois. Plus loin, des phrases qui courent tout au long d’un grand paragraphe, avec un seul souffle, comme si les phrases courtes s’étaient branchées les unes sur les autres se communiquant à chacune leur énergie, une langue qui est une sorte de fluide. En fait, il faut le dire, j’étais un peu écœuré de tant de facilité, beau imaginer que plein de transpiration derrière, quand même au bout du compte la facilité pour le lecteur. Je me suis même raconté que c’était trop bien, qu’il faudrait des aspérités, des fautes quelque part, excuse pour celui qui ne saurait pas faire sans. Le sens profond a commencé à me rattraper, l’idée que les troubles de vision précoces de Louis Soutter (plus tard diagnostiqués, mais est-on sûr, comme sclérose de la choroïde) étaient une sorte de matrice du texte, une invitation à un regard intense et fragmentaire. J’ai commencé à naviguer entre sens et écriture.

Et puis il est venu un moment, je sais précisément lequel parce qu’il y a une tache de thé renversé sur le livre à cet endroit, où le texte m’a emporté. Cela commence par :

Ainsi tu marches. Tu dis des noms de lieux qui existent, des cols qui ne me disent rien, ni la distance, ni le paysage, vallée ou plaine, colline ou lac, ni la forme des chemins parcourus, sentes imprécises ou chemins empierrés, landes sauvages, hauteur des arbres, obstination des taillis, tu sors et tu marches et tu prends un chemin, un autre, et tu marches comme un cheval tire, régulièrement, l’encolure basse, martelant le sol sans regarder au-delà…

Et puis, il y a un autre endroit, je ne vous dirai pas où. On s’y rend compte que ce n’est pas un livre sur un artiste, ni sur une personne prise dans un enfermement d’autant plus terrible qu’il n’est pas directement brutal mais tout de même sans recours malgré tant de tentatives. Précisément parce que c’est tout cela, c’est un livre sur chacun de nous. Alors les œuvres qui se mettent à parler si bien dans leur infinie difficulté à exister, elles sont le message de ce qui en chacun de nous est enfermé, mais qui par des pores invisibles et avec des efforts sans fin parvient tout de même à sourdre. Me reste alors la fin de vie de Robert Walser, lui aussi enfermé pendant des décennies et qui lui aussi marcha dans la neige.

Loin de moi de Clément Rosset

lundi 9 mars 2015 § Commentaires fermés sur Loin de moi de Clément Rosset § permalink

La campagne de solidarité politique avec la Grèce que nous avons lancée à quelques-un(e)s ne me laisse pas le temps d’écrire, un seul poème depuis un mois, absence qui murmure à mon oreille son reproche. Mais le temps de lire est toujours là. L’émotion mais aussi la jubilation de lire Noémi Lefebvre et sur un rythme plus lent The Lover d’A.B. Yeshosha. Et puis ce Loin de moi de Clément Rosset. Étude sur l’identité dit le sous-titre mais un avertissement précise qu’il s’agit d’une étude sur le sentiment d’identité. Clément Rosset est un philosophe comme ils devraient tous être : il analyse des choses complexes et nous présente sa pensée dans des mots simples, une écriture fluide, des intuitions raccrochées à la littérature, aux films, à la vie quotidienne. Loin de moi élabore la distinction entre deux formes (de sentiments) d’identité. Une identité « personnelle », identité intime du moi qui constituerait sa réalité ultime, et dont il affirme qu’elle est insaisissable, au bout du compte inexistante, que la quête de la saisir est vouée à l’échec, inutile et même « que moins on se connaît, mieux on se porte ». Il y oppose l’dentité sociale, celle qui nous vient de comment nous apparaissons aux autres et que nous considérons souvent une façade artificielle, celle aussi qui nous constitue par l’intérêt ou l’amour qu’il nous portent ou dont nous croyons qu’ils nous le portent. Clément Rosset affirme que tout désordre qui met en cause notre sentiment d’identité personnelle est de façon primordiale, antérieure, un trouble de l’identité sociale. Dans la deuxième partie du livre, il s’intéresse aux identités d’emprunt, non pas dans le sens d’identités usurpées, mais dans celui des modèles (parentaux ou amoureux) que nous nous prenons pour construire une identité qui nous échappe cependant inexorablement puisque justement c’est celle d’un(e) autre ou celle qu’un autre nous renvoie en nous aimant.
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Les années 10 de Nathalie Quintane

mercredi 28 janvier 2015 § Commentaires fermés sur Les années 10 de Nathalie Quintane § permalink

Dans ce petit coin du Web où je loge mes écrits, une auteure pour qui les prépositions (comme les chaussures et les tomates) sont des sujets méritant qu’on leur donne une place centrale dans un ouvrage bénéficie d’un préjugé très favorable. Et si en plus, elle les décline – les prépositions – pour décortiquer toutes les façons d’échouer à cerner ce que peut recouvrir une notion comme les pauvres, pratiquant ainsi une autodéfense lexicale qui s’adresse aussi à ses propres efforts, le préjugé devient prétexte à une lecture réjouissante. Mais il ne faut pas en rester à ce prétexte. Les années 10 font, fait très rare, un bon petit bout de chemin vers la réalisation d’un programme qui est formulé dans le livre lui-même, tout à la fin :

…que l’acte littéraire en soit un, et qu’il soit symboliquement et socialement actif …, que la lecture de certains textes relève de l’expérience qu’on fait et, s’ils sont bons, mène à la pleine et entière possession de cette expérience et ce, jusqu’à nous pousser à agir ailleurs que dans les livres… »

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Entre le marteau et l’écume de Béatrix Beck

dimanche 26 octobre 2014 § Commentaires fermés sur Entre le marteau et l’écume de Béatrix Beck § permalink

En ces temps bousculés, sauf impulsion de rencontre, je me suis replié dans des travaux d’écriture de plus longue haleine dont le fil conducteur est une certaine approche de la poésie phonétique. La plupart ne deviendront visibles, ou plutôt audibles, que plus tard. En attendant je m’abreuve aux écrits d’autres, et il y a de belles découvertes. L’année dernière, les éditions du Chemin de fer ont publié les poésies complètes de Béatrix Beck dont n’étaient connus qu’une quinzaine de poèmes. A l’occasion de ce qui aurait été son centenaire, ma librairie de quartier a présenté ce livre où le quartier d’ailleurs apparaît, dans le poème La main passe qui débute ainsi : « Elle était gantière passage de la Main d’or ». Quel choc ces poèmes. Une amie m’a dit une fois qu’il fallait dynamiter la langue. Enfin, elle ne l’a pas dit de façon aussi normative, c’était plutôt une explication de son propre travail. Mais si on la dynamite, c’est pour la recomposer, pour construire une autre langue qui se fait entendre par en-dessous et qui se lit par dessus. Chez Béatrix Beck, cette autre langue, explosée et recomposée paraît comme une seconde nature porteuse d’un cri qui nous déménage. Ainsi dans cet extrait de « Corps étranger1 » :

Mois cois
Moi clown con clou flou flot frit
Héros zéro
Suis un cas un cafard un capĥarnaum

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  1. Repris et étendu dans le grand poème Établissement psychiatrique paru dans la revue Lettres nouvelles en 1972. []

Un quinze août à Paris de Céline Curiol

lundi 1 septembre 2014 § Commentaires fermés sur Un quinze août à Paris de Céline Curiol § permalink

Le dernier ouvrage de Céline Curiol, sous-titré Histoire d’une dépression, est un exemple abouti d’un courant qui réinvente aujourd’hui la littérature en se moquant de toutes les catégories, en y mêlant le récit personnel, la philosophie, la science, l’observation fine du quotidien et du sensible. Je ne sais pas si elle accepterait en fait l’épithète littéraire pour ce texte, qu’elle a écrit pour tous ceux qui traverseraient ou risqueraient de traverser l’expérience (ou plutôt la perte de l’expérience) dont elle nous fait part, et pour, en la retraçant, accomplir un pas de plus dans son dépassement. Pourtant je l’utilise ici, parce que si la littérature a un rôle à jouer pour, comme le dit Daniel Bourrion, qu’à force d’écrire le monde il devienne plus vivable, c’est à travers des ouvrages comme celui-ci. Ils ne sont pas sans précédent loin de là. Je pense bien sûr à deux ouvrages de Siri Husvedt, La femme qui tremble : Une histoire de mes nerfs et, de façon moins évidente, L’été sans les hommes. Le fil est ici commun, car elles se connaissent. Mais me viennent aussi à l’esprit, par exemple, des textes de Christine Jeanney.
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Le murmure des cris et le cri des murmures

vendredi 27 juin 2014 § Commentaires fermés sur Le murmure des cris et le cri des murmures § permalink

Avec des codes barres de viande hachée, ils ont scanné nos libertés.
Dessus ils ont marqué :
À surveiller toujours.
J'ai ouvert grand le corps. Je leur ai dit d'y introduire le feu.
Quelque chose. N'importe. Pourvu que se taise le vide. …

Hyam Yared, Esthétique de la prédation
Hyam Yared et Hélène Frederick (floues)

J’écoutais hier Hyam Yared interrogée par Hélène Frederick dire à propos de son recueil de poésies Esthétique de la prédation1 qu’il fallait que les femmes crient et qu’on entende leurs cris. Et ça crie fort, rien n’est épargné, ni nos grands mots comme la liberté, ni l’enfance, ni l’amour. Comme nous discutions avant la rencontre (nous avons un ami commun) et que je tenais à la main son livre, Hyam Yared s’est inquiétée de ce qu’il puisse ne pas me plaire. Inquiétude, je crois, de mon possible effroi ou plutôt que je recherche autre chose dans la poésie. Cette inquiétude aurait été plus forte sans doute si elle avait su que je m’adonne à une poésie amoureuse plutôt allusive et tendre. Et pourtant, aucun risque que je me détourne de la violence du cri.

Ce cri n’est pas seulement celui d’une femme du Moyen-Orient, il a une portée plus universelle, qu’elle souligne elle-même, notamment dans sa critique des médias télévisuels : « L’écran de télé n’est au fond qu’une bouche dévoreuse de cadavres et qui, entre deux pubs, esthétise l’effroi, les massacres, les désastres » écrit-elle dans le prologue du recueil (lu par Hélène Frederick). Mais s’il est temps que les femmes crient et qu’on écoute leurs cris, il peut être bon aussi que les hommes murmurent ce qu’ils n’ont pas su dire. Entendons-nous bien, cela, les femmes l’ont dit et le diront encore. Mais il est temps que les hommes le disent avec leur corps-esprit si semblable et si différent. Cela ne leur interdit d’ailleurs pas de crier aussi.

Il y a des murmures dans les cris. Hyam Yared explique (à propos de la grand-mère de Sous la tonnelle) qu’il faut savoir voir, même dans l’agresseur, l’être humain, le corps souffrant et ses liens, que c’est la condition du dépassement de la peur et de peut-être échapper à la violence. Mais il y a aussi des murmures plus tendres. Et bien sûr il y a des cris dans les murmures. Pas seulement parce que la prédation peut se nicher dans tout désir amoureux, ou qu’entre les lignes suinte le cri jamais assouvi de la solitude. Aussi parce qu’au fond de tout engagement dans l’écriture, il y a une cicatrice illisible, une éclipse de la volonté rationnelle dirigée pour que s’écrive quelque chose à travers nous.

Si nous faisons dialoguer cris et murmures, un fragile s’espace s’ouvrira qui nous fait aujourd’hui cruellement défaut, pour nous rendre et rendre nos sociétés un peu plus humaines.

  1. Mémoire d’encrier, Montréal, 2013. []

Annotations sur l’espace d’André du Bouchet

mardi 20 mai 2014 § Commentaires fermés sur Annotations sur l’espace d’André du Bouchet § permalink

Je poursuis ma lecture lentissime des annotations sur l’espace non datées (troisième carnet). Cette lenteur n’est pas simplement due aux exigences de toute lecture de poésie. Elle répond à un besoin spécifique d’accorder du temps aux annotations sur l’espace. Chacune de ces petites notes d’une à très rarement sept lignes, au total le plus souvent moins de vingt mots, appelle une lecture cognitive et sensible qui met du temps à se développer. Elles mobilisent dans leur écriture de vives intelligences par rapport auxquelles le lecteur ressent un émerveillement mais aussi une insuffisance, le besoin d’une lente appropriation. Intelligences au pluriel, pour ne pas laisser penser qu’il n’y en aurait qu’une, ou pire encore que ce serait cette intelligence panoptique chère à la NSA ou au GCHQ et à leur SIGINT1. Mais quelles intelligences ?

intelligence des mots d’abord

un mot, terre ou ciel        mais le mot, terre comme
                       ciel

intelligence des langues

                                          dans la langue
intrusion de l'autre langue produit le rapport
                          de l'une autant que de l'autre
      à des choses

et justement l’intelligence des choses et de leurs agencements

                            dans quel mortier
    aura pour le plafond été noyé jambage
                                        ou pilier

intelligence des sensations

                                      fumier, couleur
du coq                 le fauve immobile

ou

                                       prairie, le rouge
ne se rattachant à rien sinon à soi

intelligence, au sens ou l’on est en intelligence avec quelqu’un, intelligence niée quelque fois :

                                       toi même,
l'imbécile de ta pensée

intelligence de la mémoire

de l'inoubliable, je n'ai pas à me souvenir

ou

il arrive que trou de mémoire donne à un mot
d'être chose

et de tout ce qu’on ne saisit pas

de tout ce que j'ai pas retenu, je ne me retirerai pas

intelligence du temps qui répond à la question pourquoi « non datées » dans le titre

                                              du temps
seul à faire date ce qui en sera par instants sorti

et plus que tout, bien sûr, l’intelligence de l’espace que seul pouvait résumer celui qui dit :

je me suis espacé
  1. Signal intelligence. []

Ancre de Joanna McClure

mercredi 9 avril 2014 § 1 commentaire § permalink

Ancre

Oh mon amour, qui m'aima
Sans détour
Avec la délicatesse
D'un cœur touché,

Dont les épaules
M'ont protégée,
Dont l'attention
M'a déchirée,

Faisant surgir des sources de larmes,
Coulant de fissures
Longtemps scellées et douloureuses,
Sur de douces nouvelles surfaces —

La lenteur qui calmait la peur,
L'honnêteté qui protégeait,
L'ironie légère qui remettait d'aplomb,
Le choix des mots qui me gravaient

Moi irréparable.
T'arracher/M'arracher de mon cœur
Est un prix que je n'avais
Pas prévu de payer.

Je le dis donc ici :
Cette douleur, ce jour,
Tout ton désentrelacement tranquille
Finalement ne m'épargne pas du tout.

Le mal de t'aimer
Demeure, une ancre sombre,
Témoin de délices passés
Sombrant à nouveau au fond.

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Chiaroscuro de Deborah Heissler

dimanche 23 mars 2014 § Commentaires fermés sur Chiaroscuro de Deborah Heissler § permalink

Couverture de Chiaroscuro

Je porte une grande admiration (communément partagée) à la poésie de Deborah Heissler. Première découverte (tardive) en écoutant la lecture d’une traduction anglaise (par Sabine Huynh) d’un extrait de Comme un morceau de nuit découpé dans son étoffe. Proximité de la voix, écart de la langue. Il m’en reste cette impression d’avoir été porté, par les mots, par le chant intérieur qui les a mus. Puis j’ai lu ce recueil, celui qui l’avait précédé, et maintenant Chiaroscuro.

Les trois recueils remis dans l’ordre chronologique, la maturation d’une économie de moyens devient visible, élague quelques fioritures. Certaines mises en forme sont conservées depuis Près d’eux, la nuit sous la neige : des usages simples de la spatialisation du texte, l’alternance de la mise en italiques ou sans. Au-delà de cette continuité, Chiaroscuro est une merveille du dire tant avec si peu de mots et de mots simples. Du dire ce qui avant d’être dit ne se disait pas (je retranscris ici deux pages) :

— /
depuis ta nuque d’ébène et
mes lèvres de lait

à être mue sans fin paysage
celle qui

fut
à la langue de rose

Je ne vous explique pas ce qui se dit dans Chiaroscuro, car la préface de Sabine Huynh le fait mieux que je ne pourrais. Je veux en rester ici à la sensation de le lire, à ce sentiment d’être porté dans des continents du sentir, dans le double entendre du clair-obscur, celui de la transition de la nuit au jour et celui du contraste des peaux. Il y a une extraordinaire sensualité, au-delà des genres, dans un pays partagé comme un second degré du rêve. En fait, c’est comme si l’air avait changé de consistance, comme si les ondes sonores des mots lus intérieurement y sculptaient des formes, comme si la langue était un toucher.


Chiaroscuro est illustre de linogravures d’André Jolivet à l’encre rouge. J’ai un goût particulier pour cette technique que pratiquent des proches. Comme souvent, c’est l’image non illustrative qui fait un véritable écho à la poésie, qui installe un rapport d’intensification mutuelle entre deux registres de perception.

Pour Eric de Paul Celan

mercredi 12 mars 2014 § Commentaires fermés sur Pour Eric de Paul Celan § permalink

Illuminée,
une conscience défonce
l'équation de part et d'autre
frappée de peste

plus tard que tôt : plus tôt
le temps retient la brutale
balance rebelle,

tout comme toi, fils,
retiens ma 
main d'archer qui vise avec toi.

Paul Celan écrivit ce poème le 31 mai 1968, soit le lendemain de la manifestation aux Champs-Élysées pour la restauration de l’ordre gaulliste. Le poème est adressé à son fils Eric qui allait avoir 13 ans. « L’équation évoquée dans la première strophe » dit le traducteur1 et annotateur Jean-Pierre Lefebvre « peut concerner la situation politique, ou les représentations en vigueur dans chacun des camps (du genre CRS=SS …), c’est à dire des formules atones, inertes, contrairement à la virtualité dynamique qui caractérise l’équilibre des forces dans le geste de l’archer ».

C’est pour moi la seconde strophe qui dit le cœur de l’affaire: c’est plutôt tard que tôt que la conscience inspirée dynamitera l’immobilisme des façons de penser et leur réductionnisme, car auparavant, l’esprit du temps contrebalance (retient) la subite révolte. J’ai bien peur qu’aujourd’hui, nous soyons encore très tôt et pourtant bien tard. Rien n’est plus important cependant que de joindre les mains des générations pour qu’elles visent ensemble.

  1. En allemand :

    Erleuchtet
    rammt ein Gewissen
    die hüben und drüben
    gepestete Gleichung,
    
    später als fruh: früher
    hält die Zeit sich die jähe
    rebellische Waage
    
    gans wie du, Sohn,
    meine mit dir pfeilende
    Hand.

    []

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