Où sommes-nous enfermés ?

dimanche 12 avril 2020 § 2 commentaires

Lu ce matin un texte de Paul B. Preciado, précieux commentateur des bio-politiques. Il se termine par ceci :

Pendant des années, nous avons placé les migrants et les réfugiés dans des centres de détention, limbes politiques sans droit et sans citoyenneté, perpétuelles salles d’attente. Maintenant, c’est nous qui vivons dans les centres de détention de nos propres maisons.

Dans le chapitre 57 – rassurez-vous, ils sont courts – de Sœur(s), écrit au printemps 2017, j’ai mis dans la voix intérieure de la mère d’une jeune fille, ces mots :

Elle dit, vous ne savez pas reconnaître les camps d’internement des Roms d’il y a 80 ans parce que maintenant les barbelés sont tout autour de nous et on les parque, les nomades d’aujourd’hui, dans des espaces interstitiels de plus en plus réduits entre nos propres zones d’internement. Elle dit, même les généreux s’y retrouvent murés, un geste pour rendre ces interstices un peu plus vivables est aussitôt détruit parce qu’on les rétrécit, qu’on les pourrit, mais au moins ceux qui essayent les voient, ceux qui sont dedans. Elle dit que nous méritons bien d’être parqués dans notre grand camp de consommation forcée et de travaux bureaucratisés.

Nulle prescience de ma part, mais une commune question : « où-sommes nous enfermés ? » Et une question subsidiaire puisque maintenant nous le savons : « Où va-t-il falloir sortir ? » Une amie envisage que nous refusions de sortir. J’entends qu’on ne veut pas rentrer dans notre ancien enfermement et paraphrasant le « on ne rentre pas chez nous » de Nuit Debout, je traduis par « on ne rentre pas chez vous », le vous désignant ceux dont Romaric Godin a si bien décrit dans son texte Ce que le confinement nous apprend de l’économie la panique à l’idée qu’on puisse déduire de la situation actuelle que l’humanité peut survivre à la discontinuation du capitalisme. Et leurs plans de mesures incroyablement brutales pour nous empêcher d’en tirer de telles conclusions. Se pose la question de comment faire pour ne pas rentrer dans cette maison là ?

Il y a d’abord l’évidence de refuser l’injonction pétainiste à nous taire, évidence que, plus poliment, Romaric Godin formule ainsi :

…le confinement ne devrait pas être une suspension de la vie commune et de l’exigence démocratique. Il devrait au contraire être le moment où la société définit ses priorités et réussit à trouver des solutions pour sortir de la crise et éviter le châtiment que promettent les néolibéraux.

C’est quand on commence à s’y coller que les difficultés surgissent. La première d’entre elle provient du fait que ceux qui peuvent le plus agir ont moins à perdre immédiatement du retour au pire. Il va falloir boycotter massivement différentes formes de produits (les objets connectés smartphones inclus1), de commerces (les plateformes centralisées de commerce électronique, la grande distribution), de services (les intermédiateurs centralisés exploitant les données personnelles sur internet) et d’investissements ou d’emprunts. Pour les privilégiés, cela revient à abandonner ce qui est « pratique », pour les autres (la très grande majorité), c’est impossible ou très difficile sans aide. En d’autres termes, pour éviter la guerre sociale qui est devant nous, il va falloir non seulement empêcher de nouvelles destructions, mais aussi nous substituer à l’État social et construire les solidarités horizontales des communs, sans attendre d’avoir « gagné ». Une partie se construit déjà au plan micro-local dans le contexte du confinement, mais compte tenu de l’extrême ségrégation géographique qu’il amplifie, elle ne touche que marginalement les personnes les plus fragiles. Des jeunes migrants en apprentissage (donc parmi ceux qui ont réussi à passer mille obstacles) achètent smartphone après smartphone, se font prendre aux captures de services qui les exploitent, peinent à apprendre ce que l’informatique et internet peuvent apporter quand on les utilise productivement. Le passage de l’éducation en mode virtuel en laisse beaucoup sur le bord du chemin. Et pourtant, si nous tous, nous refusons de rentrer dans cet univers dont déjà en 2005, je disais qu’il était la face sombre et minable du Janus qui se dressait sur notre chemin, si nous nous unissons, non pas dans l’obéissance au chef et aux dogmes, mais dans le faire ensemble, tout est ouvert.

Un dernier point. Tardivement, les pouvoirs qui ont été si déficients dans les politiques sanitaires se rendent compte qu’ils peuvent rajouter une touche à leurs méfaits. Le traçage des personnes potentiellement contaminées par le coronavirus en étudiant les contacts enregistrés par des smartphones de la proximité avec d’autres porteurs a joué un rôle significatif pour limiter l’expansion de l’épidémie dans certains pays asiatiques. Il n’est pas certain que ce soit un choix pertinent – sur le plan sanitaire – dans le contexte du « déconfinement » dans des pays comme l’Italie, l’Espagne, la France, le Royaume-Uni et les États-Unis, alors qu’il y a des urgences énormes à disposer massivement de tests sérologiques d’immunisation et à conduire des études de prévalence sur l’ensemble de la population2. Mais même si ces méthodes se révélaient utiles, il serait radicalement inacceptable que la décision concernant qui est une personne contaminée et à qui le révéler soit déléguée à des algorithmes3. Seule une décision humaine, respectant le consentement éclairé de toutes les personnes impliquées peut être mise en œuvre dans un État de droit, et même dans ce contexte, il faudrait peser les conséquences qu’il y aurait à encourager l’usage de ces dispositifs et la localisation permanente de tout un chacun, ce à quoi des applications, par exemple bancaires, contribuent déjà.

  1. un appareil photo utilisant le GPS pour « localiser » une photo est acceptable, à condition que ces données ne soient jamais transmises. []
  2. Pour ces dernières, le niveau de fiabilité en termes d’absence de faux positifs reste nécessaire mais est moins critique. []
  3. L’importance de cette question a été soulignée dans des interventions dans la liste de discussion du NEXA Center for Internet and Society de Turin. []

§ 2 réponses à Où sommes-nous enfermés ?"

  • aunryz dit :

    Il est des villes dans lesquelles celui qui y marche a souvent le sentiment qu’une grande majorité « d’étrangers du sud » y résidaient.
    En réalité ces « étrangers du sud » occupent davantage la ville et y sont plus visibles.
    Les invisibles sont ceux qui, ayant acquis l’ensemble des dispositifs techniques ou espaces, produisant ce que la ville propose (tireuse de bière, machine expresso, home vidéo, jardin, … (piscine) y sont peu présents.
    Ces « invisibles » étaient déjà confinés (comme dit dans le texte) en partie bien avant ce qui est qualifié de pandémie. Par contre, pour les « trop visibles », renvoyés dans leur inconfort relatif et un isolement relationnel asphyxiant, ce confinement est d’une brutalité qui pèse chaque jour un peu plus, notamment parce qu’il est renforcé périodiquement au motif qu’une frange de la population ne le respecte pas comme il faudrait.
    Jusqu’à quand tout cela tiendra-t-il, à pression constamment augmentée ?
    Que ce passerait-il (puisque Macron parle de guerre … allons y)
    s’il se produisait pour le confinement quelque chose d’analogue aux mutinerie de 17 ?
    comme un écho à l’exhortation de Jean Giono ?

    • philippe dit :

      Oui, bien que je sois un peu réticent à l’expression « étrangers du Sud » même entre guillemets, vu qu’ils ne sont le plus souvent étrangers que dans le regard porté sur eux ou alors comme nous sommes tous étrangers les uns aux autres, ou même à nous-mêmes. Mais bien sûr je comprends votre intention dans l’ensemble de votre commentaire.

meta