Les registrants

mardi 23 août 2016 Commentaires fermés sur Les registrants

Ceci est le trente-sixième texte de la série Néotopies. Ni histoire, ni prédiction, ces textes accompagnent la naissance des néotopies à la façon d’un contrepoint.


Ça va de pis en pis mal. Il y en a qui se réfugient. Là où ça ne se voit pas encore. Des coins qui ont échappé aux grands plans structurels, des sortes de réserves de l’espoir. Il y en a d’autres dont le regard se fige sur une petite zone, un jardin miniature de beauté encerclée de partout. Leur champ de vision se rétrécit comme dans un glaucome à angle fermé. D’autres encore ferraillent sans fin contre les causes du mal. Comme le chercheur qui voit tout l’univers dans une goutte d’eau, ils tirent sur tous les fils de la grande pelote. Mais derrière chaque nœud défait un autre se resserre.. Il faut retrouver du temps mais à force d’en gagner on oublierait d’en perdre. Il faut ralentir ce changement de tout pour rien qui nous englue sur place, nous empêche de ressaisir les devenirs. Vite, vite, il faut ralentir. Il faut remettre l’argent à sa place, mais comment si on n’en a pas. À force ces combats les épuisent.

On ne sait pas comment les registrants sont apparus. Mais on sait où. Au fond du désespoir. Là où on ne pense même plus aux causes tant les effets nous assaillent. Lorsque vient le sentiment qu’on n’y peut plus rien et que quelque chose en nous murmure, si, on peut encore, on peut l’inscrire, le noter, en faire un registre. Noter quoi ? Ce qui, par sa simple existence parle quand la parole nous fait défaut. Une notation qui à elle toute seule ne dirait rien, mais dont la répétition est un message. Aujourd’hui sur la rocade de Calais une jeune fille de 17 ans est morte écrasée par un camion. Un soldat engagé dans l’opération Sentinelle s’est suicidé avec son arme de service, c’est le troisième depuis la déclaration de l’état d’urgence. C’est le 19e soir de suite que des gendarmes ou des CRS évacuent de force les migrants qui se regroupent sous la ligne 2 du métro et détruisent leurs maigres possessions, y compris les certificats médicaux attestant les violences qu’ils ont subies.

Si les registrants en étaient resté à ce type d’informations, ils se seraient fondus dans la masse des dénonciateurs qu’on finit par ne plus écouter. Tout juste aurait-on remarqué que la froide inscription des faits semble émouvoir plus que les énoncés qui anticipent l’indignation.

Les registrants s’intéressent aussi à de petites détails. La mercerie de la rue des Ormeaux a été remplacée par une boutique de vêtements de marque. Le taux de particules fines continue à augmenter dans les zones de fort trafic automobile diesel, indépendamment des performances affichées par les constructeurs. Le nouveau smartphone de la marque A n’a plus de sortie casque. La température des lacs de montagnes l’été a augmenté de deux degrés en dix ans. Ces notations ne sont pas organisées par thèmes ni par toute autre forme d’indexation. Elles sont livrées en vrac. Plusieurs sites les collectent et donnent chacun accès à une immense pile, le registre de tout ce qui a été registré.

Les services soupçonnent qu’un projet aussi immense et apparemment insignifiant doit cacher quelque complot souterrain coordonné par des messages secrets. Ils lancent un programme dont le financement est aussi secret que l’existence. On le désigne par l’acronyme DEREG. Son existence est révélée sur Vite Fuite. Les commentateurs se chamaillent à propos du but possible de ce programme mystérieux : s’agit-il d’une nouvelle étape de la dérèglementation ou d’une approche sécuritaire du dérèglement climatique ? Pendant ce temps les ingénieurs s’activent, munis d’artificielles intelligences qu’on nourrit d’échantillons aléatoires du grand registre. Après une série de résultats illisibles, les intelligences parviennent à une conclusion que les ingénieurs n’ont pour l’instant pas osé révéler à leurs commanditaires : « vos jours sont comptés ».

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