Les furtifs

lundi 21 juillet 2014 § 1 commentaire

Ceci est le vingt-troisième texte de la série Vacance. Ni histoire, ni prédiction, ces textes accompagnent la naissance des néotopies à la façon d’un contrepoint.


Longtemps, on a voulu être bien lisible. Il faut dire que certains faisaient mauvais usage des allusions. Ceux-là suggéraient le pire pour entretenir la connivence des haines. Pour ne pas faire comme eux, on s’efforçait d’éviter toute ambiguïté, d’être toujours explicite dans chaque formule. Mais d’être toujours lisibles nous rendait calculables, traitables par des algorithmes. Et puis, c’était le plus sûr chemin vers la Novlangue, cette mise à l’écart de tout dire qui ouvre la porte à l’imagination, à un autre dire plus loin. Bien sûr les écrivains ne se privaient pas d’être moins aisément saisissables, voire tout à fait élusifs. Mais c’était à chacun la sienne, d’élusion, pas vraiment un mouvement social. Ils se voyaient comme une sorte de forteresse assiégée, la fiction ou la poésie dans un monde qui n’en voulait pas.

C’est la découverte de la surveillance généralisée qui a tout débloqué. Le mouvement des furtifs est lui même furtif. Personne ne saurait dire exactement quand il a commencé. Il y a trois courants qui pourraient passer chacun pour un mouvement autonome : les éphémères, les cryptiques et les ambigus. Ils visent tous le même but : rendre plus difficile la capture et l’utilisation par les surveillants des sens qui circulent entre eux.

Les éphémères ne communiquent entre eux que par des messages qui s’autodétruisent dès que leur destinataire en a pris connaissance. En limitant la durée d’existence, et donc de capture possible du contenu des messages, ils renouent, souvent sans le savoir, avec de vieilles habitudes des services secrets. Ainsi du fameux Burn after reading ou de la compression temporelle d’un signal pour l’envoyer par radio dans un temps si bref qu’il devient très difficile d’en identifier la source et de le capturer. Les éphémères font face cependant à une difficulté, c’est qu’en renonçant à tout historique de leurs échanges, ils privent certes les surveillants d’une bonne part de la capacité à les comprendre, mais ils se privent également eux-mêmes de l’externalisation de la mémoire de leurs interactions, et donc de la capacité à y réfléchir au-delà des limites de la mémoire humaine.

Les cryptiques cherchent eux à rendre plus difficile la lecture et l’identification des émetteurs des messages par d’autres moyens : l’anonymisation des sources et le chiffrement des contenus. Ils ont développé des outils particulièrement sophistiqués sur lesquels les surveillants se cassent pour l’instant les dents. Pour une personne donnée, les surveillants parviennent parfois à percer le secret par d’autres moyens, mais impossible d’effectuer les traitements de masse indispensables à leur grande jouissance bureaucratique. Malheureusement, les cryptiques vivent un peu en vase clos. On ne les rencontre plus par hasard dans l’espace numérique, ils ne donnent plus prise à ces bonheurs trouvés au bord du chemin. Malgré tout, leur nombre croît lentement à travers les rencontres physiques et parfois des réseaux de confiance, mais du dehors, on les perçoit toujours comme une secte un peu austère.

Les ambigus travaillent le sens des énoncés eux-mêmes. Ils se divisent en deux groupes : les équivoques et les allusifs. Les équivoques produisent des énoncés aux significations multiples. Les énoncés des allusifs sont fragmentaires et le lecteur doit les compléter dans son propre esprit, ce qu’il peut faire de plusieurs façons. Dans les deux cas, chaque énoncé élémentaire ouvre à deux interprétations ou plus. S’il ne s’agissait que de comprendre un texte individuel, de nouveaux algorithmes feraient l’affaire pour les surveillants. Mais comment pourraient-ils traiter l’explosion combinatoire des multitudes ? Le problème pour les ambigus, c’est que pour eux aussi il est difficile de faire sens du tout, mais ils ont appris à vivre avec.

Là où la littérature a joué un rôle clé, c’est pour que toutes ces tribus se sentent partie d’un même projet et comprennent les difficultés auxquelles ce projet allait se heurter. On l’a raconté de beaucoup de façons, et curieusement, ce sont parfois des récits venus de loin qui ont servi. Dans le fil perdu, Jacques Rancière dévide trois fois la même pelote dans trois univers différents : roman, poésie et théâtre. A chaque fois, il décrit comment la fiction moderne s’est affranchie des récits formatés et des gestes héroïques en s’appropriant le monde comme succession infinie et rencontre contingente d’êtres, de faits et de choses. Dans un texte qui dans sa forme même s’installe dans ce nouveau monde, il montre comment cette révolution de l’esprit a placé chaque être, chaque dit et chaque chose dans une égale dignité à recevoir l’attention des littérateurs et de leurs lecteurs. Il y a là une extraordinaire révolution démocratique mais qui ne s’effectue que dans un espace traversé d’une béance : celle qui séparait l’écrivain du lecteur, la république des poètes de l’univers social, la scène de théâtre du monde qui l’entoure. Le défi auquel font face les furtifs, c’est que leur espace commun croît dans l’univers ancien dont les boursouflures envahissent et polluent chaque nouvelle construction. Pourtant la population de ce nouvel espace ne cesse de croire.

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