Rapport d’observation (d’ici là n° 10)

mercredi 21 juin 2017 § 0 commentaire § permalink

Je republie ici ce petit morceau de littérature numérique initialement paru dans D’ici là n° 10.


Rapport dobservation

Sujet : 2148AZP72

Le protocole dobservation sensorielle, émotive et cognitive externe nonintrusive a été appliqué conformément aux instructions. Lessentiel des données recueillies semble lié aux interactions du sujet avec un individu non identifié qui selon lagent danalyse de données pourrait être la sujette 3965DGC86. Lagent se base sur la présence chez les deux individus de profils confusionnels dont les signatures sont proches, indication quil estime renforcée par des expressions rationnelles en opposition de phase assez typiques des égarements amoureux sur CFG098786 (la planète Terre en langue régionale autochtone). Cette hypothèse na pu être confirmée de façon certaine en raison de la prohibition absolue de lobservation nominale conjointe de plusieurs individus.

La principale zone érogène chez le sujet 2148AZP72 semble être lesprit. Lesprit de 2148AZP72 est un organe diffus réparti dans lensemble du corps. Curieusement, les habitants de CFG098786 tiennent pour ridicule cette idée dun esprit diffus et corporel pourtant exprimée plusieurs milliers dannées auparavant par 7648LKF12 dit Lucrèce (qui prétend sinspirer dun certain Epicure). Les effets spécifiques de lesprit, en particulier lérection, la chair de poule, les tremblements, des alternances de chaleur et de froid ou des bafouillements sévères sont principalement déclenchés dans le cas particulier par les mots de la sujette suspectée, que ce soit dans lexpression orale ou écrite.

Dans les périodes de silence, 2148AZP72 adopte une expression rêveuse. Si nous interprétons correctement les signaux recueillis dans dautres cas, lavis général des terriens est que cette expression donne un air stupide. La présence dun avis contraire chez une observatrice semble un signe de réciprocité et produit des effets assez voisins de ceux détaillés plus haut, réactivant dailleurs les mêmes circuits neuronaux, sanguins et musculaires.

En cas de contact physique, les mécanismes impliqués sont entièrement différents. Lesprit de 2148AZP72 cesse de fonctionner en un temps particulièrement bref pour un mécanisme de commutation biologique. Leffet est observé même en présence de contacts non directs. En cas de contacts poussés, des phénomènes de liquéfaction partielle sont observés. Curieusement, la mise en hibernation de lesprit se traduit par un intense plongement dans le réel, limagination un instant auparavant des gestes pratiqués faisant place à une totale immanence saccompagnant de maladresses variées. Les observations concernant des sujettes suggèrent que malgré des chaos sensoriels intenses, leur esprit continue souvent de fonctionner, ce qui leur permet de guider les sujets égarés.

Conformément à la note de service BDUAGO75630, je dois rapporter ici un phénomène étrange. La retranscription de ces faits provoque en moi un trouble qui semble incompatible avec la continuation de laccomplissement de ma tâche dobservation. Je demande donc à en être déchargé.

Enfance / Adage sur le nom de Ravel

mardi 1 décembre 2015 § 4 commentaires § permalink

2. Adage : (de adagio) Suite de mouvements effectués sur un rythme lent, souvent avec l’appui d’un partenaire. (Le petit Robert)

Christine Jeanney et moi avons écrit à quatre mains et deux claviers un poème. Sa lecture vous est proposée au fil d’un enregistrement de l’Adagio du concerto en sol majeur de Maurice Ravel (interprété par Marguerite Long et l’Orchestre symphonique sous la direction du compositeur en avril 1932). Son écriture a suivi le même fil. Voici le produit de cette collaboration dont nous avons inventé les règles en marchant.

venu | ... à la rame | ... vers | ... la rive aimante | ... à vau-l'eau après | ... lumière rasante | ... rien vu | ... rien entendu | ... la rade l'ancre l'amarre | ... algues varech | ... vie égarée | ... linéament | ... esquissant l'à venir | ... voyageur enfoui | ... rafle l'avance | ... rive l'amour | ... aux voiles lointaines | ... au vent levé | ...
viens | ... entre elle | ... et lui | ... entre en eux | ... rassemble-les | ... lie leur étreinte | ... envoûte l'aléa | ... leurs esprits vacants | ... étire-les | ... vers l'étranger | ... vois | ... l'ébauche visible | ... la ligne | ... au ventre | ... arrondis-là | ...
vagir | ça monte emplir l'air vif | depuis très loin derrière nous aux alentours | n’aie pas peur les arômes | main sur l’épaule leurs voix | il n’y a pas de certitudes la vague répandue | oh comme elle meurt et le ressac | léger englouti | entendu voir | figure confiante leurs regards | et rien à obtenir lucarnes accrochées au vide | relâchement
appâts | atteindre espace enveloppe rêvée | silences vite l'agir | le poids infini avant l'abandon | une autre tessiture requiert | ce qui trébuche venue après l'absence | une autre voix rebelle | toute proche en lisière | maintenue amorce vacillante | tenace liesse | docile suit le courant verticales réjouissances | liesse encore les regards | les étreintes en renfort | ce qui enveloppe l’immensité
avec l'ample roulis | viennent les arpèges l'eau vibrante | pas d'inquiétude la vie | sa force souterraine enfle | ne lâche pas prise
la voix libérée | l’esprit l'enfant exulte | une rivière de sel l'avancée | sur les pierres qu’on enjambe encore retenue | parce qu’on ne sait rien
allongé au verger | ensuite apprendre les noms recenser les végétaux | les constellations les animaux | l’équation du ciel sur la mer la réalité | vive les ères | bouleversements les vies assemblées | reconstruites les ribambelles | éparpillées leurs éternels amas | ne pas pouvoir tout embrasser
regardant | ce qui est maintenant derrière soi lequel | tout a été avec | peines tranchantes et joies la vie | juste et en avant | sans course, sans brusquerie le labyrinthe | suivre les destinations, le fil enchevêtrant | les éclats de ciel, coulés rêves et affres | les arbres penchés en signe de consolation robe végétale | constellation aux ramilles étoilées | une danse énigmatique | un miroitement, on ne peut le saisir l'espérance | comme un insecte doux, une luciole à attraper aussitôt les larmes | ce qui s’éteint les regrets | ne peut se dire les vergognes | creusements aux arcanes voilés | inassouvis à la racine | rien n’est tari la lumière, la rosée | le jour recommencé essence volée | dans un parfum
assemblage labile | s’ouvre et s’ouvre encore reflet volatil | fugace approchant l'autre | la tête dans le creux du cou en vital élan | une marche éclate | le cri d’une mouette écoute la rumeur | les vagues bercent bleu le blanc vacillante étreinte | au bout de la jetée embrasement | plus loin – d'une force le voilà | soleil posé sur l’horizon l'esprit voyageur | une ligne dans le ciel
lentement | s’en allant vers l'épure | intraduisible aspirant | atemporel à l'entrevu | deux eaux l'ajour | disparition l'entrelacé | silence

Poème : Philippe Aigrain et Christine Jeanney
Segmentation de l’enregistrement et programmation : Philippe Aigrain.

L’usine à remixer les saucissonnets embauche

mercredi 9 janvier 2013 § Commentaires fermés sur L’usine à remixer les saucissonnets embauche § permalink

Après quelques travaux de construction, l’usine à remixer les saucissonnets est maintenant opérationnelle et n’attend plus que vous. Elle a été placée sur une page fixe de ce blog. Vous pouvez aussi accéder aux saucissonnets de base qui forment la matière première du remix.

Si vous détectez des bugs, merci de me les signaler.

Lorsque les lecteurs de ce blog auront eu l’occasion d’explorer les possibilités offertes, je publierai un texte détaillant l’approche des saucissonnets. J’y discuterai les raisons de revisiter la poésie générative sous la forme du remix un demi-siècle après les cent mille milliards de poèmes.

Menuet sur le nom de Haydn de Ravel

vendredi 7 décembre 2012 § 1 commentaire § permalink

Quel bonheur d’accueillir Christine Jeanney dans l’atelier pour ces vases communicants de décembre 2012 dont la liste est ici. Christine Jeanney est une alchimiste. Donnez-lui des photos et chaque jour pendant un an elle transformera l’une d’entre elle en un texte au format contraint dans lequel son écriture s’épanouit en toutes libertés. Donnez-lui des reproductions de tableaux et la peinture deviendra littérature. Aucun média ne lui échappe des séries télévisées d’hier qu’elle transmute en un récit profondément personnel aux moteurs de recherche et à la géospatialisation d’aujourd’hui. Nous avons choisi de partir de la musique pour notre échange et voici ce qu’elle en a tiré en écriture. Ma propre production est chez elle, dans son site tout neuf.


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Menuet sur le nom de Haydn

par Maurice Ravel

 

 

Sur les lettres d’un nom –


se posent – comme

on le dirait d’insectes ou

d’oiseaux, posent

la mécanique, une fois les

rouages assemblés

l’ordonnancement pensé qui

fabrique le monde

,se lève doux l’impression

   folle, prenante

 

offres d’incertitudes – et

 

douceur de perle

 

l’invention coupe les fils

tombe libération

du joug nom-lettres, envol

spectaculaire oh

laisse la lumière étendre,

l’idée de la mer

en oreiller, veine pleine,

&creux qui bat –

les lettres d’un nom sont:

lieu, laisse-les

 

couler & indiquer ce lieu

 

calme dérive, où

être, écoute, peine belle

 

lieu à rejoindre

 


Pour ce vase communicant, et par je ne sais quels signaux, chemins, possibilités évoquées, nous sommes partis Philippe Aigrain et moi sur l’idée de prendre appui sur une musique, et pas n’importe laquelle, Le menuet sur le nom de Haydn de Maurice Ravel.
Ma contribution ici s’est voulue sans doute « contrôlée » ou « maîtrisée », à la recherche d’un espace visuel ou le ressenti trouverait sa place. La maîtrise ou le contrôle étaient bien présents au début, dans mon esprit, mais je dois avouer que malgré sa forme structurée (vers justifiés et croisements) le résultat est aussi surprenant pour moi que s’il avait été écrit sans trame et contrainte de départ. Preuve que la musique est une brave dame qui a bien voulu s’accommoder de mes désirs jusqu’à un certain point, mais qu’elle sait garder ses circonvolutions mystérieuses, et tant mieux.

Christine Jeanney

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