Les furtifs

Lundi 21 juillet 2014 § 1 commentaire § permalink

Ceci est le vingt-et-unième texte de la série Vacance. Ni histoire, ni prédiction, ces textes accompagnent la naissance des néotopies à la façon d’un contrepoint.


Longtemps, on a voulu être bien lisible. Il faut dire que certains faisaient mauvais usage des allusions. Ceux-là suggéraient le pire pour entretenir la connivence des haines. Pour ne pas faire comme eux, on s’efforçait d’éviter toute ambiguïté, d’être toujours explicite dans chaque formule. Mais d’être toujours lisibles nous rendait calculables, traitables par des algorithmes. Et puis, c’était le plus sûr chemin vers la Novlangue, cette mise à l’écart de tout dire qui ouvre la porte à l’imagination, à un autre dire plus loin. Bien sûr les écrivains ne se privaient pas d’être moins aisément saisissables, voire tout à fait élusifs. Mais c’était à chacun la sienne, d’élusion, pas vraiment un mouvement social. Ils se voyaient comme une sorte de forteresse assiégée, la fiction ou la poésie dans un monde qui n’en voulait pas.

C’est la découverte de la surveillance généralisée qui a tout débloqué. Le mouvement des furtifs est lui même furtif. Personne ne saurait dire exactement quand il a commencé. Il y a trois courants qui pourraient passer chacun pour un mouvement autonome : les éphémères, les cryptiques et les ambigus. Ils visent tous le même but : rendre plus difficile la capture et l’utilisation par les surveillants des sens qui circulent entre eux.
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L

Samedi 19 juillet 2014 § 0 commentaire § permalink

elle1
pas
si sûre
de l'effet
qu'elle fait
ni d'être
celle et
lui celui
sauf que
son à elle
et son à lui
le savent
eux
  1. Inévitablement inspiré du délicieux recueil Je te nous aime d'Albane Gellé, Cheyne, 2004. []

K

Mercredi 16 juillet 2014 § 0 commentaire § permalink

kyrielle
de notes
à la kora
c'est elle
qui rit
nous roulons
nos karmas
dans la boue
peau à peau
KO
OK
lovés volés
salis lavés

Ecoutez la kyrielle de notes à la kora dans Cantelowes ci-dessous (sans que Toumani Diabaté soit pour rien dans le poème qui précède)


Les Mandé Variations de Toumani Diabaté sont éditées par World Circuit Records

J

Mardi 15 juillet 2014 § 0 commentaire § permalink

un jeu
jadis
jasmin
à tes
cheveux
feu aux
joues
tes yeux
joyaux
corps
en joie
du nouveau
jour

I

Mercredi 9 juillet 2014 § 4 commentaires § permalink

lit
mité
île
limite
presqu'
rejointe
iris
engloutis
caresses
imitées
des peaux
illimitées

H

Lundi 7 juillet 2014 § 0 commentaire § permalink

H
haut
le tissu
cache
lâche
ses
hanches
tes mains
tenues
elle
te fait
et te
défait

G

Samedi 5 juillet 2014 § 0 commentaire § permalink

temps
gelé
de plaisir
visage
coulant
de source
grâce
des traits
refigurés
boire
goutte
à goutte
ta beauté

Lectures des versées par Jessica Maisonneuve et Olivier Savignat

Lundi 30 juin 2014 § 0 commentaire § permalink



A l’occasion du Printemps des poètes 2014, Jessica Maisonneuve et Olivier Savignat (bibliothécaires à la Bibliothèque de Berlfort) ont lu et enregistré de nombreux poèmes contemporains et du domaine public et ont rendu le texte des poèmes et leurs lectures disponibles à tous sous la licence Creative Commons By-NC-SA (celle qui est utilisée pour l’atelier de bricolage). C’est un beau cadeau qu’ils ont fait à chacun des auteurs de ces poèmes. Les visiteurs de la bibliothèque étaient également invités à lire leurs propres poèmes. Ecoutez ci-dessous les lectures de 3 de mes 32 versées : Jusque (1) par Jessica Maisonneuve, Dès par Olivier Savignat et Entre par Jessica Maisonneuve.

Vous pouvez aussi lire Jessica Maisonneuve sur Gadins et bouts de ficelle et les haikus d’Olivier Savignat sur short-edition.

F

Dimanche 29 juin 2014 § 0 commentaire § permalink

feux
furtifs
d'un temps
enfoui
sous nos
peaux
leurs fers
couvent
d'autres
incendies
ourdissant
l'éveil
d'une caresse

Le murmure des cris et le cri des murmures

Vendredi 27 juin 2014 § 0 commentaire § permalink

Avec des codes barres de viande hachée, ils ont scanné nos libertés.
Dessus ils ont marqué :
À surveiller toujours.
J'ai ouvert grand le corps. Je leur ai dit d'y introduire le feu.
Quelque chose. N'importe. Pourvu que se taise le vide. …

Hyam Yared, Esthétique de la prédation
Hyam Yared et Hélène Frederick (floues)

J’écoutais hier Hyam Yared interrogée par Hélène Frederick dire à propos de son recueil de poésies Esthétique de la prédation1 qu’il fallait que les femmes crient et qu’on entende leurs cris. Et ça crie fort, rien n’est épargné, ni nos grands mots comme la liberté, ni l’enfance, ni l’amour. Comme nous discutions avant la rencontre (nous avons un ami commun) et que je tenais à la main son livre, Hyam Yared s’est inquiétée de ce qu’il puisse ne pas me plaire. Inquiétude, je crois, de mon possible effroi ou plutôt que je recherche autre chose dans la poésie. Cette inquiétude aurait été plus forte sans doute si elle avait su que je m’adonne à une poésie amoureuse plutôt allusive et tendre. Et pourtant, aucun risque que je me détourne de la violence du cri.

Ce cri n’est pas seulement celui d’une femme du Moyen-Orient, il a une portée plus universelle, qu’elle souligne elle-même, notamment dans sa critique des médias télévisuels : « L’écran de télé n’est au fond qu’une bouche dévoreuse de cadavres et qui, entre deux pubs, esthétise l’effroi, les massacres, les désastres » écrit-elle dans le prologue du recueil (lu par Hélène Frederick). Mais s’il est temps que les femmes crient et qu’on écoute leurs cris, il peut être bon aussi que les hommes murmurent ce qu’ils n’ont pas su dire. Entendons-nous bien, cela, les femmes l’ont dit et le diront encore. Mais il est temps que les hommes le disent avec leur corps-esprit si semblable et si différent. Cela ne leur interdit d’ailleurs pas de crier aussi.

Il y a des murmures dans les cris. Hyam Yared explique (à propos de la grand-mère de Sous la tonnelle) qu’il faut savoir voir, même dans l’agresseur, l’être humain, le corps souffrant et ses liens, que c’est la condition du dépassement de la peur et de peut-être échapper à la violence. Mais il y a aussi des murmures plus tendres. Et bien sûr il y a des cris dans les murmures. Pas seulement parce que la prédation peut se nicher dans tout désir amoureux, ou qu’entre les lignes suinte le cri jamais assouvi de la solitude. Aussi parce qu’au fond de tout engagement dans l’écriture, il y a une cicatrice illisible, une éclipse de la volonté rationnelle dirigée pour que s’écrive quelque chose à travers nous.

Si nous faisons dialoguer cris et murmures, un fragile s’espace s’ouvrira qui nous fait aujourd’hui cruellement défaut, pour nous rendre et rendre nos sociétés un peu plus humaines.

  1. Mémoire d’encrier, Montréal, 2013. []