Trop hésitants pour le soleil

Lundi 20 mai 2013 § 0 commentaire § permalink

L’évolution saisonnière retient son souffle. Temps variable de très mauvais à franchement dégueulasse dirait à peu près Pierre Dac. Les sudistes sont parfois épargnés si l’on croit des photos de ciel bleui, mais la neige tardive les a cependant rattrapés en altitude. Le soleil a mis les voiles.

Photo Candice Nguyen

En fait, il nous boycotte. On est trop irrésolus pour lui. Il y a ceux qui arrivent à se pourrir la vie de façon soigneusement organisée. En plus ils se racontent que c’est la faute des autres, alors que c’est chacun d’entre eux qui les a laissés faire. Il y a ceux, beaucoup plus nombreux, à qui on l’a vraiment pourrie et ils ont beau se retourner dans tous les sens, l’herbe verte est trop chère ou trop loin. Et eux aussi ils se racontent que c’est la faute des autres. L’avantage si c’est la faute des autres, c’est qu’il suffira de quelqu’un qui leur tape dessus, aux autres. Les candidats ne manquent pas, chacun avec ses autres à soi sur lesquels il aimerait taper. Ce n’est pas une dépression sans responsables, pourtant. La responsabilité collective, on peut mettre des noms dessus, mais c’est plus dur de savoir par quel bout l’attraper et la secouer. Il y a ceux qui pensent qu’il faut en revenir à la lutte des classes, un truc qu’on comprenait, où il faisait souvent beau dans les films quand on sortait le pique-nique pour profiter des premières victoires.

Le Bonheur d'Agnès Varda

Il y a ceux qui se rappellent de quand on a commencé à changer la vie, où ça ne se terminait pas toujours bien, mais un élan nous portait. Là aussi il faisait beau dans les films. Ne croyez pas qu’après soit venu le crépuscule. Le monde s’est lancé dans deux trajectoires à la fois. La première nous donne tous ces esprits et ces corps, hésitants, créatifs et innovants, sages et méfiants, maladroits et nombreux, éparpillés et reliés. L’autre nous donne tous ceux qui gèrent l’état des choses vers toujours plus de complication et un mouvement fou qui passe pour de l’immobilisme à moins que ce soit l’inverse, tous ces agents qui peuvent « externaliser les coûts de leur décision »1. Les seconds sont irresponsables et les premiers trop hésitants, trop inquiets de retomber dans la simplification.

C’est comme ça que sont nées les deux branches du mouvement : les défecteurs, dont on a déjà parlé, qui renouent avec l’élan et rompent avec l’hésitation et les réflecteurs, qui réinternalisent le coût des décisions des gérants et bénéficiaires de l’état du monde. On passe facilement de l’une à l’autre des catégories : certains font même les deux à mi-temps. En tout cas, peut-être que bientôt, nous ne serons plus trop hésitants pour le soleil.

  1. Je reprend cette formule de l’entretien publié aujourd’hui dans Libération avec Grégoire Chamayou (accès payant) sur son livre Théorie du drone. []

Vertiges et assoupissements

Jeudi 9 mai 2013 § 0 commentaire § permalink

cristaux déplacés dans canaux semi-circulaires
disposés en plans orthogonaux par la magicienne évolution
paroxisent vertiges bien qu'ils soient dits bénins
mais la lente dégradation du tissu social
ne fait qu'assoupir ceux qui encore pourraient agir
devinez ce qu'engendre ce sommeil

Qu’est-ce qui lit en nous ?

Dimanche 5 mai 2013 § 0 commentaire § permalink

On venait d’annoncer la mise en place de masters de création littéraire. Dans un entretien avec Macha Séry du Monde, Hélène Merlin-Kajman exprimait sa méfiance à l’égard de l’enseignement de l’écriture littéraire à l’université. Elle avançait divers arguments qui auraient pu constituer d’utiles avertissements sur les écueils à éviter (asservissement de l’écriture à la communication, normalisation des procédés). Seulement, il ne s’agissait visiblement pas d’esquisser ce que devrait être un espace éducatif d’appropriation de l’écriture et de l’opposer aux projets en cours. Elle en critiquait le principe même, défendant pied à pied l’enseignement commentaire de la littérature1, affirmant que « pour écrire il faut avoir été touché par ses lectures ». Apparemment ce point est peu contestable, et pourtant, une fois surmontée ma frustration devant le conservatisme disciplinaire de l’interviewée (elle-même romancière), c’est justement cette affirmation que j’ai décidé de soumettre à l’exercice du doute.
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  1. L’enseignement littéraire et plus généralement artistique restreint au commentaire analytique érudit à l’université a eu certains mérites involontaires : la nature humaine ayant horreur du vide, des espaces d’apprentissage de création se sont développés dans les écoles d’art et dans les ateliers de pratiques plus informels. []

Quand

Jeudi 18 avril 2013 § 0 commentaire § permalink

ne pas se demander quand
il sera trop tard quand
c'est venu ou reparti quand
on a voulu le saisir quand
la main était poreuse quand
des gouttes coulaient quand
la vie était si forte quand
le temps nous a pris quand
on a pris le temps
quand ?

Mardi 16 avril 2013 § 0 commentaire § permalink

Où l'empreinte du regard ?
Où celle de la voix ?
Où la trace des mains ?
Où le sillon des mots ?
Où la marque de l'absence ?
Où le murmure ? Où l'onde ?
Où le tremblement ?
Où la peau ?

La direction nationale des infrastructures critiques

Mercredi 10 avril 2013 § 0 commentaire § permalink

Ceci est le 6ème texte de la série Vacance (sans compter un petit intermède)


La cantine était au sous-sol. Elle donnait sur un large puits de jour où de vraies plantes imitant à la perfection leurs sœurs artificielles prospéraient avec l’aide d’un éclairage de pointe. Le personnel de la DNIC ressemblait à ces plantes. On enviait leurs salaires très corrects, les heures de travail raisonnables, le bâtiment moderne et bien desservi par les transports en commun. Mais quand on changeait l’éclairage, on voyait leur position un peu voûtée, la mine grise, cette étrange façon de serrer le mur d’un couloir même quand il n’arrive personne en face, le sourire crispé des salutations à des supérieurs, les passages soudains de l’énervement à la résignation. Nulle révolte, juste une dépression ambiante. Ceux qui étaient là depuis longtemps avaient trouvé un modus vivendi avec la déprime. A peine quelques dizaines d’années à passer. Le vrai risque c’était pour les jeunes, en particulier les stagiaires qui venaient sans savoir où ils mettaient le pied. Les histoires abondaient d’hospitalisations, d’antidépresseurs, de renoncements à une carrière qui s’annonçait prometteuse.
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Sept mois

Dimanche 7 avril 2013 § 1 commentaire § permalink

Yeux grands ouverts en forme de point d'interrogation
me tiennent un discours silencieux :
Qui es-tu donc pour t'intéresser à moi ?
Est-ce que je te dois quelque chose ?
Sauras-tu me donner un petit fil de plus
pour chemin trouver dans ce monde étrange ?

L’élégance des désespérances par Christophe Grossi

Vendredi 5 avril 2013 § 3 commentaires § permalink

C’est un grand bonheur d’accueillir Christophe Grossi dans l’atelier. Christophe est un exemple impressionnant des pratiques multifacettes des auteurs / praticiens numériques. Mais il porte aussi une exigence qui lui est propre. Elle se manifeste pour moi par le souffle, la ligne d’énergie qui porte ses textes d’un bout à l’autre et la tension qui les relie à ses photographies. Merci pour celui qu’il a bien voulu héberger ici. Mon propre texte est chez lui : un déboîtement parmi d’autres.


L’élégance des désespérances

Comme il actionnait les soufflets de son accordéon et pianotait sur son clavier droit avec agilité mais qu’aucun son ne sortait de son instrument, tu as d’abord pensé que l’accordéoniste s’échauffait ou se dégourdissait les doigts avant de jouer pour de bon quelques morceaux et de récupérer une pièce ou deux. Qu’il attendait que le métro soit assez rempli. Qu’il n’était pas bien réveillé. Qu’il était triste. Ou.. Tu cherchais une réponse à ta question, une réponse la plus réaliste qui soit puisque tu n’avais pas fait le choix de la lui poser, ta question. Mais à force de le regarder faire semblant de jouer, dix minutes plus tard tu t’es raisonné : son instrument doit être troué, t’es-tu dit, ou alors on joue peut-être ainsi dans ce pays, en silence.

photo Christophe Grossi

Tu ne savais pas qu’ici le gouvernement autorisait les musiciens à se produire dans les rues, le métro et les salles de concert pourvu qu’on ne les entende pas. Tu ignorais qu’on sectionnait ici les cordes des ukulélés, des violons, des contrebasses, qu’on soudait les anches libres des accordéons, des harmonicas, des orgues de Barbarie, qu’on obstruait les trous des flûtes de pan, des ocarinas, des piccolos, qu’on détendait les pistons des trompettes et immobilisait la coulisse des trombones, qu’on supprimait les marteaux des pianos, que les instruments électriques et électroniques n’étaient plus équipés de prises, qu’on avait supprimé les piles, les chargeurs et les groupes électrogènes des supermarchés, qu’on recouvrait les tambours, les tam-tams, les darboukas d’une moquette épaisse et les cymbales de polystyrène, qu’on coupait les cordes vocales des chanteurs, qu’on continuait à faire de la musique et des chansons mais qu’on n’entendait plus grand-chose. Dans ce pays, tu n’avais pas connaissance des dernières règles : on conseillait de fixer dorénavant son attention sur les lèvres, les joues, les gorges, de se griser du mouvement des bras, des mains, des doigts plutôt que de jouir des sons. On devenait ainsi encore plus fétichiste et le gouvernement était fier de cet attachement aux gestes – l’élégance des désespérances. Une vie non pas débranchée, unplugged, acoustique ou insonorisée mais sourde et muette. On n’empêchera jamais le peuple (nos amis) de s’exprimer, de se mouvoir, de s’exercer, clamait le président d’en-haut-d’en-bas. Et tu ignorais cela aussi, que le monde entier venait de saluer cette initiative, qu’on enviait les habitants de ce pays, qu’on encensait son gouvernement, un gouvernement esthète. Personne n’avait encore pensé à ça avant lui, saurais-tu l’entendre ?

Tu es monté dans ce métro dès ton arrivée, il y a une semaine maintenant. Tu as vu défiler, aller et venir des dizaines de musiciens et de chanteurs tandis que les voyageurs tapaient dans leurs moufles, la larme à l’œil. Tu n’as pas vu le temps passer. Personne n’attendait jamais sur les quais, personne ne descendait non plus de ce train, les musiciens et chanteurs apparaissaient puis disparaissaient mais les voyageurs, eux, n’avaient pas de remplaçants. Ils ne se parlaient pas pour autant. Quelques-uns toutefois s’échangeaient entre deux prestations des mots insensés sur les manches des vestons, les pantalons beiges. À un moment donné tu t’es rapproché des vitres, on n’y voyait rien. Je n’ai jamais vu de ma vie des vitres aussi dégueulasses, t’es-tu dit.

Tu ignorais également qu’on encourageait vivement les voyageurs à ne pas quitter le train (une fois en route, le monde, le dehors, l’extérieur, devaient rester flous, boueux, approximatifs) et qu’on recommandait à ceux qui avaient fait le choix de voyager de rester assis, de profiter de leur immobilité dans le mouvement et de vivre à l’abri du monde en désordre (même consigne pour ceux qui montaient par inadvertance dans un train et tant pis pour ceux qui ne comprenaient pas la langue : nul n’est censé ignorer la loi, disait-on alors même que cette mesure n’avait pas sept jours d’existence). Évitons toute installation, toute réunion, bannissons les inerties, condamnons le sit-in, la manifestation immobile, le regroupement, s’étaient exclamés les députés de la ville-d’en-haut. Gardons le monde tel que nous l’avons construit, sans fuite possible, sans couleurs criardes, sans mélodie entêtante et surtout restons concentrés, s’étaient enthousiasmés les députés de la ville-d’en-bas. Après l’ouïe, la vue, titraient les journaux. On n’avait jamais vu si belle initiative, on n’avait jamais vu monde si beau, saurais-tu le saisir ?

Texte & photo : Christophe Grossi, avril 2013.

Motto du jour

Mercredi 3 avril 2013 § 1 commentaire § permalink

quand la vérité surgit
on voit venir toujours
de prétendus disciples
craignant la prochaine

Ecriture cursive

Vendredi 29 mars 2013 § 0 commentaire § permalink

pas une tempête | pas une bourrasque | pas même un soufle
juste une empreinte
retourné comme un gant | le dedans dehors | un stylet dans sa chair
écriture cursive
dans un alphabet inconnu | une description précise | du ce qui pas
de ce qui tout de même
remis à l’endroit | cicatrice intérieure | une plaie invisible
qu’il caressait de sa main