En cours

mercredi 13 janvier 2016 § 0 commentaire § permalink

Les principaux chantiers que je mène en ce moment sur ce blog sont une série de poèmes spatialisés sur le thème des fissures, une série de textes sur les néotopies (Vacance) et la publication de quatrains inspirés de la poésie chinoise Tang. De juin 2015 à janvier 2016, j’y ai publié (presque) chaque jour un quatrain, dont l’ensemble constitue un conte.

De la destruction – Amandine André

samedi 14 mai 2016 § 0 commentaire § permalink

Un avertissement d’abord. Je vais vous décrire les textes réunis dans De la destruction comme des torrents charriant mots et petites phrases tels des galets qui s’entrechoquent. Or, pour le peu que j’en sache, quand Amandine André lit ces textes, elle le fait avec une lente et implacable douceur. Je ne crois pas qu’il y ait de contradiction. Le torrent que je décris se précipite dans l’esprit du lecteur du texte, en tout cas dans le mien.

Des rafales. Comme dites par une bouche d’où sortirait un petit zoo de mots. Avec beaucoup de répétitions. Mais ce n’est pas de l’écriture répétitive au sens où on parle de musique répétitive. Dans cette dernière, la répétition installe une constante sur laquelle la variation se détache et prend son sens. Dans l’écriture d’Amandine André, c’est la variation qui est permanente et la répétition en elle des mots, des structures de phrases brèves, ne sert qu’à rendre plus percutant le sens résultant d’un nouvel agencement ou de l’utilisation d’un mot qui n’apparaîtra qu’une fois. Qu’on en juge des premières phrases du texte Cercle des chiens qui ouvre De la destruction :

Chiens. Chiens dans la tête. Chiens dehors. Chiens. Dans la bouche dévorent chair. Chiens. Tournent et chiens fouillent et chiens gardent. Chiens dans la tête bouffent. Plus de silence. Chiens hurlent. Chiens grognent. Chiens menacent. Rognent.

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Surveillances

mercredi 11 mai 2016 § 0 commentaire § permalink

visuel Carole Zalberg

Sous ce titre paraît aujourd’hui aux Éditions publie.net un recueil de textes littéraires sur la surveillance et l’écriture des vies. Les contributions ont été invitées et suivies éditorialement par Céline Curiol et moi, avant que Guillaume Vissac et Roxane Lecomte prennent le relais pour produire le livre dans ses déclinaisons papier et numérique.

Dire d’abord ce que l’existence même du livre doit aux travaux antérieurs de l’une des contributrices, Cécile Portier. Dans son projet Traque Traces puis dans Étant donnée, elle ne s’est pas contentée d’écrire et de faire écrire sur la surveillance contemporaine, ni même de souligner, avant les révélations d’Edward Snowden, l’impact de l’existence d’une surveillance massive et pervasive sur la liberté de pensée et d’expression. Elle a esquissé un autre programme, celui d’une réclamation (au sens du mot d’ordre « reclaim the streets ») des récits, y compris ceux qui se déroulent dans l’espace des traces numériques, réclamation qui est la condition de la réclamation de nos vies, de leur écriture.

Plus directement, le projet du livre est né dans le cadre du Symposium Au-delà de Big Brother : la surveillance entre réalité et fiction, coorganisé par le Festival du Film de Lisbonne-Estoril et La Quadrature du Net en 2014. Activistes et écrivains y avaient échangé, mais avec une présence limitée des derniers et nous avons eu la volonté d’approfondir ces échanges par un appel à écriture.

visuel Céline Curiol

La question que nous avions posée aux auteurs invités était : Si nos vies sont suivies en temps réel, pourrons-nous encore les écrire ? Certains ont préféré laisser la question à distance, alors que d’autres comme Marie Cosnay l’ont décortiquée à la lettre. Les textes nous ont surpris par leur diversité et débordent largement des seuls aspects numériques : ils abordent la façon dont ceux-ci prennent appui sur des continents intérieurs de la surveillance et de ce qui y résiste ou négocie avec elle. Il y a la surveillance avant la surveillance, ce que le surveillé tente de restituer d’une symétrie avec le surveillant, si mise à mal par nos sociétés du drone sécuritaire et social, l’auto-surveillance de plusieurs façons. Mon propre texte plonge ses racines dans l’activisme de La Quadrature du Net qui a été en pointe dans les combats contre le partenariat public-privé de surveillance globale de masse. Mais peut-être pas comme on s’y attendrait. Bonne lecture.

70. Tourbillon

dimanche 8 mai 2016 § 0 commentaire § permalink

le milan attrape
l'ascenseur du vent
une aile puis l'autre
oublie les mulots

Anne Kawala – Le déficit indispensable

lundi 2 mai 2016 § 1 commentaire § permalink

Huit jours en montagne. De longues heures au refuge-auberge. De ces heures où on se plonge dans une forme de lecture particulière. Lire une phrase, un paragraphe et laisser résonner dans le corps fatigué, les rêveries encore habitées du paysage traversé le matin. Et on recommence. Ou soudain on lit quatre pages pleines dans le souffle d’une voix intérieure qu’on aimerait projeter autour, mais on n’ose pas. Il faut des livres qui s’y prêtent, et là j’étais tranquille, j’en avais deux. Deux livres de cette littérature contemporaine sur laquelle on ne sait pas complètement poser une qualification, si ce n’est que c’est celle qu’on voudrait défendre. On dit : enracinée dans le Web ou qui vient de ceux que le numérique a façonné et certains ont su ne pas se laisser façonner passivement, écrire un devenir dans ce temps. Il se trouve que ce sont des femmes (mais pas que) qui ont su le faire avec la plus grande liberté, osé produire des objets qui ne rentrent pas dans les cases, expl-oser la langue comme dit l’amie Juliette. Donc j’avais deux livres pas trop lourds dans le sac à dos, tous deux édités aux Éditions Al Dante, Le déficit indispensable d’Anne Kawala et De la destruction d’Amandine André (sur lequel je reviendrai dans une autre note de lecture).

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Et nos visages, mon cœur, brefs comme des photos de John Berger

dimanche 1 mai 2016 § 0 commentaire § permalink

Un petit livre rassemble en lui les facettes de l’écriture de John Berger. Son titre « and our faces, my heart, brief as photos » est le dernier vers d’un poème. Petits récits dont chacun porte une pensée profonde, immense pertinence de l’anayse du regard, de la perception du rapport entre corps et conscience, amour et humanité. On voudrait traduire chaque passage pour le rejouer dans son esprit, dans sa langue.

Il est allongé avec la tête entre ses jambes. Combien de millions d’hommes se sont tenus ainsi. Combien de femmes, plaçant une main sur leurs têtes et souriant pensivement, ont pensé à l’accouchement.

mais autant traduire d’abord le poème qui introduit le livre et lui donne son titre :

Quand j'ouvre mon portefeuille
pour montrer mes papiers
payer une note
ou vérifier l'horaire d'un train
je regarde ton visage

Le pollen des fleurs
date d'avant les montagnes
les Aravis sont jeunes
parmi les monts

Les fleurs produiront
encore des ovules
quand les Aravis vieillissants
ne seront que collines

La fleur dans le portefeuille
du cœur, la force
qui nous fait vivre
survivront à la montagne

Et nos visages, mon cœur, brefs comme des photos

Le livre a été traduit par Katia Berger Andreadakis en 1991 sous le titre Et nos visages, mon cœur, fugaces1 comme des photos aux Éditions Champ Vallon.

  1. Pourquoi ai-je traduit brief par bref et non par fugace ? C’est d’une part parce que brief (comme adjectif) veut dire bref, mais à soi seul cela n’excuserait pas l’étrangeté de dire que des visages ou des photos sont brefs. Mais les visages et les photos sont au cœur de tout l’ouvrage. Les photos ne sont pas fugaces, c’est ce qu’elles saisissent qui l’est. Quant aux visages, John Berger nous dit que ceux qui lui apparaissent lorsqu’il ferme les yeux sont avec certitude pour lui ceux de morts. Ce sont nos vies qui sont brèves. []

69. Marée

samedi 30 avril 2016 § 0 commentaire § permalink

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marée de jacynthes
sous le bois de frênes
vives joies ici
voies de fait au loin 

Une armée d’amants

mercredi 27 avril 2016 § 2 commentaires § permalink

Poetry at City Lights

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Il y a des livres qui vous embarquent. La seule décision que vous prenez vraiment c’est de les prendre dans vos mains. C’était dans la salle poésie de City Lights, la librairie et maison d’édition de Lawrence Ferlinghetti à San Francisco. Là où j’ai entendu plus de trente ans auparavant certains des poètes beats lire leurs poèmes. Un espace très vaste (pour un « rayon » poésie) et pourtant intime. Tout autour, il y a des chaises et les lecteurs qui s’y assoient se tournent vers les rayonnages, et donc le dos les uns aux autres. Toute une bibliothèque marquée « Beats », mais rien que des hommes. Les femmes sont relayées dans les rayons de poésie générale, là où j’ai trouvé l’édition des poèmes de Joanna McClure achetée ce jour là. City Lights a une collection de littérature contemporaine. C’était là, un petit livre gris, avec ce titre An Army of Lovers et deux noms d’auteurs. Je l’ai pris dans mes mains, je l’ai ouvert près de la fin, pas le genre de trucs que je fais d’habitude, et j’ai commencé à lire. Ça ne m’a pas lâché. Mais j’avais faim. Je suis allé payer à la caisse et manger dans un italien (c’est le coin des italiens). J’ai continué à lire. Puis j’ai marché très longtemps jusqu’à la maison d’amis à Noe Valley où je logeais. Je me suis remis à lire. Le lendemain, je suis retourné à City Lights et j’ai demandé qui s’occupait des droits de traduction. La personne à la caisse m’a laissé un papier avec un nom (Henry) et un n° de téléphone. De retour, j’ai fait lire le livre à quelques personnes en disant : « j’ai envie de le traduire, qu’est-ce que tu en penses ? ». Ils étaient pour.
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Désceller

dimanche 24 avril 2016 § 1 commentaire § permalink

Les poèmes brefs de @larosaturca (voir celui-ci sur son site) continuent à éveiller en moi le démon de la traduction1

Dissigillare

Dis — sigillare
il fuoco e
il ferro
dov’era il solco
del cuore
impresso a vivo
nella pelle nuda tra-durre umide
zolle
sul calcinato
di croste.

Dé-sceller
le feu et
le fer
au sillon
du coœur
imprimé à vif
dans la peau nue    trans-poser
des mottes de terre humides
sur les croûtes
calcinées
  1. Invoqué ici explicitement, même si j’ai dû m’en éloigner un peu en travestissant « tra-durre » en « trans-poser ». []

Fissures / 11 – Val Devero

dimanche 24 avril 2016 § 0 commentaire § permalink

trace sur le lac

soleil dans le dos
lumière matin
ombres longues
sur le plan parfait
du lac gelé
quelques centimètres de fraîche
durcie par le gel nocturne

au terme de chaque pas
la glisse s'allonge
étire les muscles
révèle la trace invisible
d'une skieuse fugitive
escortée
dans des rêves adolescents

sur les bords
plaques brisées
résidus chaotiques
de l'eau vidée
pour éclairer une ville lointaine

en lisière
la glace fond
cloaques gris
aux mouvements imperceptibles

au centre nulle menace
mais où prendre pied ?
la fugitive guetterait
au loin un escarpement
pont de neige
sondé du bâton
puis tâté d'un ski hésitant

il l'aperçoit
mais résistera-t-il
au poids du souvenir

Les debouteurs

lundi 11 avril 2016 § 0 commentaire § permalink

Ceci est le trente-quatrième texte de la série Vacance. Ni histoire, ni prédiction, ces textes accompagnent la naissance des néotopies à la façon d’un contrepoint.


Ici l’auteur doit s’interrompre un instant et faire part de son embarras réjoui. Jusqu’à présent, les néotopies se tenaient bien tranquilles chacune dans son compartiment, lequel fournissait le lieu d’une narration possible, fut-elle un peu chaotique. Ou alors elles se fédéraient en réseaux et coalitions où elles semblaient se figer plus que se sublimer et en tout cas ne s’emparaient pas de la totalité de ce qui nous fait souffrir ou jubiler. Certes, il y eut quelques signes avant-coureurs par exemple dans la troupe d’un fantomatique général. Mais maintenant, les néotopies se fondent en de nouveaux magmas sans pour autant perdre leur identité, leurs lieux se multiplient et prétendent se réapproprier l’espace public pour elles toutes. Au passage ils semblent qu’elles aient également pris possession de l’auteur de ces récits fragmentaires. C’est donc dans la brume du présent que doit s’écrire cet épisode. On ne peut même pas s’inspirer de ce qui se serait passé autrefois à cette même date du 42 mars. Certains cherchent des précédents dans Romaine Germinal, mais non, ce qui se passe ne ressemble à rien et à tout à la fois. Rien à faire, il faut écrire dans ce présent de la perception dont le philosophe1 disait : « Il nous faut bien refuser à la conscience perceptive la pleine possession de soi et l’immanence qui exclurait toute illusion ». Renonçons donc à la pleine possession de soi et illusionnons-nous s’il le faut.
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  1. Merleau-Ponty, cité dans l’article immanence du lexique du CNRTL. []

Le 36 mars

mercredi 6 avril 2016 § 0 commentaire § permalink


… et quelques pas de plus avec Francis Royo

dimanche 3 avril 2016 § 0 commentaire § permalink

Suivant Brigitte Célérier, je partage cette lecture un peu maladroite d’un poème de Francis Royo lors de la restitution d’un atelier d’écriture où nous avions lu ses poèmes, avec ces mots qu’il nous laisse parmi tant d’autres :

je ne suis pas absent
je pleure un jardin bleu

Fissures / 10

samedi 2 avril 2016 § 0 commentaire § permalink

fissure_w530

deux formes
délimitées par elle
qu'on peut lire
l'une sur le fond de l'autre
ou intimement emboîtées

deux êtres
dans l'indétermination
de l'amour
la fissure ne passe pas entre eux
elle traverse chacun
le divise entre
ce qui lui appartient
et ce que l'autre est en lui
ce qu'il lui abandonne
et l'à jamais inconnu

nul dualisme
pour répartir
de part et d'autre
masses et fluides
peau, chair, os
mots, pensées ou sentiments

quel bizarre mélange
entre l'irrémédiable solitude
et l'indistincte limite
de nos corps
à qui appartiennent
ces sexes ?

On trouvera une traduction de ce poème en italien sur un des sites de @larosaturca, avec qui nous écrivons entre les langues.

Fissures / 9

samedi 26 mars 2016 § 0 commentaire § permalink

elle débute au bord de l'allège
traînée noirâtre zigzaguante
sur le mur jauni
rappelant juste
la descente des forces invisibles

le regard perdu
dans son insignifiance
s'habite
de ce qu'on ne voudrait pas voir

sa brûlure
comme d'un éclair
que sait-elle
des chemins de l'air en nous
du froissement des alvéoles
quand passe la respiration
du souffle soudain absenté
de reprendre le pouls du monde

résonances imprévues
influx palpitant
au cœur du réacteur
emballement des systoles
et la note filée
d'une douleur inquiète

comme un appel muet
à porter nos incertitudes
en drapeaux de fièvre
et réclamer les villes

Fissures / 8

mercredi 23 mars 2016 § 0 commentaire § permalink

terre prise dans nos mains
sphère vaguement aplatie
fissurée de partout
boule de feu intérieur
suintante de lave
deux sortes de fissures
au fond des mers
la convergente subduction
et les dorsales divergentes
et sur terre
les chaînes de montagnes
et les rifts
prêts pour d'autres océans

mais c'est la terre
qui nous tient dans ses mains
et nous précipite
en d'autres convergences

subduits
conjugués
renvoûtés
sous des plaques souterraines
en chambres cachées
où bouillonne
le magma des mots
que nous balbutions

peut-on apprivoiser
une éruption tendre
un filet de lave
qui coulerait
comme une caresse
un doux grondement
murmure de jouissance
mots indistincts
babil adulte
comme jailli d'un rêve
surpris chez une dormeuse
adressé à nul autre
que le gardien des songes

Fissures / 7

vendredi 18 mars 2016 § 0 commentaire § permalink

Les Californiens fendaient le bois avec un coin en andouiller qu’ils enfonçaient à l’aide d’un maillet en pierre brute
R.-H. Lowie, Manuel d’anthropologie culturelle,1936, p. 132.

même en langues ignorées
l'étymologie
s'inscrit dans le coresprit
se sentir fissuré
c'est fissum iri
être sur le point
d'être fendu

on ne sait
qui posa un jour
des coins invisibles
dans la buche
de la langue
et les replis
du corps

il suffit d'un rien
un regard à la dérobée
un grain de double-entendre
la matière d'une voix
que l'on boit sur des lèvres
une alchimie de la chair
même pas frôlée
une phrase dite par l'autre
qu'on croyait avoir pensée
et la chair tremble
grince craque
un bruit intérieur
entendu de nul
l'esprit s'échappe à lui-même
se fend se divise

on acquiert
d'autres sexes
qui font l'amour
à notre insu
et des langues parlent
dans notre bouche

Mises en scène

lundi 14 mars 2016 § 0 commentaire § permalink

Je l’ai déjà dit en 4 fois 140 caractères, Dans le squelette de la baleine mis en scène par Eugenio Barba et son Odin Teatret a été pour moi un vrai choc, un émerveillement brutal. La principale inspiration revendiquée par le texte remis aux spectateurs sous la forme d’un tout petit livret cousu est celle du Devant la loi de Kafka. Il s’y ajoute certains extraits assez hétérodoxes des manuscrits gnostiques coptes de Mag Hammadi1. Ce qui rassemble ces sources d’inspiration, c’est une vision ancrée dans des religions de l’émancipation humaine et du retournement des relations entre les êtres humains et leur(s) dieu(x), retournement à travers lequel il appartient aux humains d’exercer leur liberté pour inventer un monde qui soit plus hospitalier à ce(s) dieu(x).

J’ai lu Kafka quand j’avais entre 16 et 18 ans, Le procés, La métamorphose et surtout les Lettres à Milena qui enflammaient mes amis d’alors pendant que, plus jeune qu’eux, je me demandais surtout comment faire pour que certaines veulent bien considérer mon air malheureux avec autre chose qu’une pitié amicale. Je ne crois même pas qu’à l’époque je savais que Le procès était un roman inachevé dont seul la Parabole de la loi avait été publié du vivant de Kafka (on ne lisait pas les préfaces, c’était nul, on se ferait notre propre idée). J’étais comme aujoud’hui un athée aux origines alimentées par de multiples cultures, y compris religieuses. Le milieu où je traînais agitait des interrogations sur l’identité culturelle juive et s’il fallait l’épouser ou la respecter à distance critique. Certains s’échauffaient autour des thèmes théologiques protestants de la mort de Dieu. On se demandait si on pouvait s’opposer aussi fort à la guerre du Vietnam et ne pas se dire soutien des communistes vietnamiens. On lisait des livres auxquels on ne comprenait rien qui parlaient de différance. S’y intéresser était la porte d’entrée de l’attention de certaines, porte devant laquelle veillaient hélas pas mal de gardiens. On commençait à comprendre qu’il n’y avait pas en face de nous un ennemi, mais un système bureaucratique anonyme, que l’essentiel de son pouvoir résidait notre acquiescement à certaines de ses règles, notre peur de les contester. Alors on énonçait de temps en temps des énormités provocantes, histoire de se prouver qu’on était capable de dépasser cette peur.
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  1. L’article de Michael Löwy que je cite plus loin critique de façon convaincante ceux qui veulent rattacher la pensée de Kafka à ces courants gnostiques, mais cela n’interdit bien sûr pas de les rapprocher dans une nouvelle œuvre. []

Fissures / 6

vendredi 11 mars 2016 § 0 commentaire § permalink

vient le séisme
sourde détonation
ondes verticales
souffle retenu
puis l'écoute boit le silence
plus tard l'inspection
en quête de fissures aux linteaux
de petits morceaux de ciment
chus au sol

l'autre séisme
lui ne détonne pas
passe inaperçu
cette cicatrice d'abord imperceptible
on mettra longtemps
à la relier à
est-ce même une cause
ou l'interaction de corps
une gravitation particulière
qui vaut bien l'universelle

parfois les lignes se frôlent se touchent, aveugles dans
se rejoignent l'obscurité1
mais là
les lignes nous traversent
elles nous lient
comme un fagot de petit bois

des ligatures invisibles
qui creusent dans les chairs
des boursouflures
si corps ou pensées
tentent de les démêler
elles tissent de nouveaux mots
qu'on ne dira pas

elles murmurent
des trucs genre
défissure-moi
onguente-moi
de ta lymphe
  1. Oblique de Christine Jeanney, p. 58. []

Fissures / 5

lundi 7 mars 2016 § 0 commentaire § permalink

désordre
dans la maçonnerie
du coresprit
ça se coupe
se disjoint
se fendille
s'écarte
ça suinte
un liquide bouillonnant
qui dégouline
du couvercle soulevé
d'une marmite
un sirop au boulé
qui nous brûlerait les doigts

et ça fait du bruit
en dedans
un gargouillis
de tripes
un chant qui pourrait
sauter un temps
et précipiter le cœur
dans la fournaise
et la furie1

ça dit des mots en nous
qu'on ne connaissait pas
et en nous
quelque chose répond
encore
sans les comprendre

et ces mots
qu'on ne comprend pas
on les assemble
comme on rebâtit
un mur effondré
et ils parlent

ils disent
toi aussi
ils disent viens
viens contre
viens avec
  1. Juliana Spahr et David Buuck, Une armée d'amants, ma traduction et les voix à venir de Christine Jeanney et Guillaume Vissac. []

Fissures / 4

mardi 1 mars 2016 § 0 commentaire § permalink

Mots lancés comme des fissures dont une extrémité vient de te toucher, presque par négligence
Virginie Gautier, Marcher dans Londres en suivant le plan du Caire

elles sont
quelque part
dans cet embrouillamini de cellules
à un étage inconnu
entre ce qui grouille
sous notre conscience
et la danse des acides aminés

elles sont
dans la langue
les liens incompris
des sens et des sens
dans les mots qui sortent de travers
se bousculent
ou qu'on ne trouve pas

elles sont
dans l'entre-deux
la rare suspension
des inassouvissements

elles sont
dans l'intensité
de n'être qu'une parenthèse
que les dieux parfois
nous envient

fendillement des nerfs
failles où loge le désir
séismes du cœur
gouffres minuscules où sombrer

nous sommes
nos fissures intérieures